Après Cultiver l’émerveillement, ouvrage traduit en huit langues, la Québécoise Catherine L’Ecuyer poursuit son plaidoyer pour le monde réel. D’abord publié en espagnol en 2015, Pour un retour à la réalité est maintenant offert en français, dans une version actualisée. Mère de quatre enfants établie en Espagne, cette conférencière, docteure en sciences de l’éducation et en psychologie, croit que la meilleure préparation pour le monde virtuel doit se faire… hors ligne.

Valérie Simard Valérie Simard
La Presse

Pour un retour à la réalité s’inscrit dans la foulée de Cultiver l’émerveillement, dans lequel vous mettiez en garde contre la « numérisation » de l’enfance. Comment les écrans nuisent-ils à la capacité d’émerveillement des enfants ?

Les écrans se substituent au désir de connaître de l’enfant. L’enfant est à la remorque des stimuli externes fréquents et intermittents que produisent les écrans, alors qu’en matière d’émerveillement, il y a une attitude active et d’ouverture par rapport à la réalité. Devant l’écran, l’enfant est moins intéressé à chercher et à poser des questions. On se sert de l’écran en éducation en ayant l’impression que l’enfant est protagoniste, mais c’est le contraire, surtout lorsqu’on traite de technologies qui sont conçues pour créer une dépendance et que l’enfant n’est pas assez mature pour les utiliser de façon responsable. Mon livre n’est pas une plaidoirie contre la technologie ; c’est un appel à la précaution et à la prudence.

L’impact de la technologie ne dépend-il pas de l’utilisation qu’on en fait ?

La technologie n’est pas neutre. C’est un argument qui est trop simpliste. Marshall McLuhan disait : « Notre réponse classique à tous les médias — à savoir que ce qui compte est la façon dont ils sont utilisés — est la position passive du parfait imbécile technologique. » Prenons l’exemple du couteau. C’est neutre, dans le sens où on peut l’utiliser pour faire du mal ou pour cuisiner. Mais un couteau dans les mains d’un enfant de 2 ans, ce n’est pas neutre. Il ne sait pas comment l’utiliser et n’est pas prêt à le faire.

Alors comment enseigne-t-on aux enfants à utiliser de façon responsable les écrans ?

Le slogan qui résume le livre, c’est : la meilleure préparation au monde numérique est le monde réel. C’est là où on apprend, par exemple, à distinguer ce qui est privé de ce qui est public, à développer sa capacité à porter attention et à distinguer le vrai du faux. L’internet n’est pas un endroit où acquérir des connaissances. C’est un endroit où il y a de l’information. Les connaissances sont de l’information contextualisée. Qui contextualise l’information ? C’est l’éducateur, c’est le parent.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE CATHERINE L’ECUYER

Catherine L’Ecuyer

Devrait-on attendre que l’enfant ait acquis ces compétences dans le réel avant de l’exposer aux technologies ?

Je pense que oui. C’est une position qui peut être considérée comme très drastique ou radicale, mais je suis convaincue que dans trois ou cinq ans, ce sera une position dominante. On va devoir voir beaucoup de dégâts avant de s’en rendre compte.

L’utilisation des écrans a augmenté chez de nombreux jeunes pendant la pandémie. Bien que la situation soit exceptionnelle, doit-on s’inquiéter ?

On doit se demander quelles sont les technologies qui sont nécessaires et justifiées étant donné les circonstances exceptionnelles. Il faut faire la différence entre les vidéoconférences qui sont très lentes, où on voit des personnes qu’on connaît, qui nous expliquent des choses, et les plateformes qui sont dirigées par des algorithmes, où l’enfant est lancé dans un univers décontextualisé. Il y a beaucoup de solutions de rechange à ces applications. On aurait dû donner beaucoup d’importance à la lecture des œuvres classiques. Si nos enfants avaient lu Victor Hugo, Molière, Dostoïevski et avaient reçu des classes sur le sujet par la suite, ç’aurait été une occasion magnifique. En Espagne, c’est un grand débat.

La place de la technologie est-elle trop grande dans les écoles et même dans les garderies, où des tablettes électroniques sont parfois utilisées ?

Oui. À l’université, elle a tout à fait sa place. Les jeunes sont capables de l’utiliser de façon responsable, mais dans la sphère de la petite enfance, ça n’a aucun sens d’un point de vue éducatif. Les enfants apprennent par les relations interpersonnelles et à travers les expériences sensorielles.

Pour le primaire et le secondaire, je crois que les entreprises technologiques doivent remplir le double fardeau de la preuve, soit démontrer que les technologies qu’elles vendent ont des avantages éducatifs et qu’il n’y a pas d’effets secondaires. Il n’existe pas d’ensembles de preuves réalisés avec des groupes de contrôle et publiés dans des revues académiques qui nous permettent d’arriver à la conclusion que l’industrie a pu rencontrer le fardeau de la preuve.

Imaginez si l’industrie pharmaceutique n’avait pas à faire d’études cliniques avant de commercialiser un vaccin. Ce serait incroyable. Pourquoi le fardeau a-t-il été renversé pour l’industrie de la technologie ? Je pense qu’on a confondu la bonté avec la nouveauté, mais la nouveauté n’est pas un concept éducatif, c’est un concept commercial.

Comment faire pour ramener nos enfants à la réalité ?

C’est important que l’enfant, avant de demander d’avoir accès aux technologies, soit inondé de possibilités dans le monde réel. Pendant la pandémie, c’est tout un défi, mais il n’y a pas d’interdiction de sortir pour se promener dans la nature.

Après avoir été en contact avec les technologies, quand les jeunes retournent au monde réel, ils trouvent que tout est trop lent. Il faut qu’on les aide à se réadapter à la lenteur de la réalité. Si on est incapable de connecter avec la lenteur de la réalité, on perd la possibilité de percevoir sa beauté. Avec le monde numérique, on a l’impression qu’on leur ouvre un monde. Au contraire, on leur ferme le monde. Il faut les aider à retrouver cette connexion-là avec le monde réel — il est beau.

Par souci de concision, les propos de l’autrice ont été édités.

IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

Pour un retour à la réalité

Pour un retour à la réalité
Catherine L’Ecuyer
Éditions Québec Amérique
176 pages