« Dans deux semaines, on va être revenus à la maison », a dit Fiston en parlant entre ses dents, avec toute l’ironie de ses 14 ans. Je ne me souviens plus s’il roulait des yeux, mais c’était tout comme.

Marc Cassivi Marc Cassivi
La Presse

« Ça ne durera pas », a acquiescé son frère aîné, sans un soupçon de doute dans la voix.

C’était il y a deux semaines. Non, ils ne sont pas devins. Ni prescients ni clairvoyants. Ils ne sont même pas si bien informés. Mais ils se sont tout de même demandé quelle mouche avait piqué François Legault pour qu’il annonce, en pleine troisième vague, alors que les variants les plus exotiques (britannique, brésilien) cognaient à nos portes, un retour en classe à plein temps des élèves de la troisième à la cinquième secondaire.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

« La cohérence est primordiale lorsqu’on impose des mesures impopulaires à ses enfants, en particulier aux adolescents. Vous voulez être pris au sérieux ? Vous voulez qu’on vous écoute ? Prenez des décisions sérieuses, qui ont des assises solides », suggère Marc Cassivi.

Retourner s’entasser dans des classes mal ventilées – celle du plus jeune n’a pas de fenêtres –, alors que les variants rôdent et que de plus en plus d’élèves sont contaminés par la COVID-19 ? Mais pourquoi ? Quelle idée ? Je n’ai pas su quoi leur répondre.

Ils n’avaient besoin pas plus que moi d’une boule de cristal pour prédire ce qui allait bientôt se passer.

Si mon fils, un élève de troisième secondaire qui ne lit pas le journal, a pu prévoir au jour près le retour inévitable des cours à distance, s’il a pu nommer sans effort ce qui nous pendait au bout du nez, comment le premier ministre et « la Santé publique » – nébuleuse pratique lorsqu’il s’agit d’expliquer une décision contestée ou impopulaire – ne l’ont pas vu, eux ?

Cette décision était, sans conteste, d’emblée et à sa face même, une mauvaise décision. Ça ne tuerait personne de l’admettre. On peut saluer le gouvernement de ne pas s’être entêté à la maintenir, envers et contre tous (à commencer par quantité de médecins spécialistes). Mais on peut aussi lui reprocher de l’avoir prise, alors que tous les voyants étaient au rouge.

François Legault a parlé de santé mentale pour justifier cette décision. Parlons-en, de la santé mentale des adolescents. L’un des facteurs les plus aggravants de l’anxiété, chez les jeunes, est l’incertitude. Leur dire : c’est bon, vous pouvez retourner en classe, alors que l’on sait très bien, du moins on s’en doute fortement, que ce ne sera que pour quelques jours (huit jours ouvrables, en l’occurrence, et encore moins dans les écoles où il y a eu des éclosions), c’est nourrir de faux espoirs chez des adolescents qui vivent au jour le jour. C’est jouer au yoyo (on ne se défait pas de cette image ces jours-ci) avec l’humeur fragile, les doutes, les aspirations et l’anxiété des élèves.

Dans le meilleur des scénarios, pour ceux qui s’en sortent le mieux, on ajoute une couche de scepticisme à une base déjà solide de lassitude et de je-m’en-foutisme. Tous les parents le savent : la cohérence est primordiale lorsqu’on impose des mesures impopulaires à ses enfants, en particulier aux adolescents. Vous voulez être pris au sérieux ? Vous voulez qu’on vous écoute ? Prenez des décisions sérieuses, qui ont des assises solides. Dire une chose et son contraire, à quelques jours d’intervalle, est le meilleur moyen de perdre toute crédibilité et toute autorité.

Évidemment que c’est de la psychologie 101. Je ne fais que répéter des évidences, nommer des banalités. Ce n’est pourtant pas sorcier. Les adolescents ont besoin de stabilité. Ils ont besoin de savoir, sinon de comprendre minimalement, ce qui les attend. De trouver une logique dans les décisions qui sont prises pour eux et parfois à leur corps défendant. Afin qu’elles ne leur semblent pas injustes ou arbitraires.

Depuis plus d’un an, les élèves du secondaire sont ballottés de décision douteuse en décision improvisée, de mirage de jours meilleurs en mirage de lumière au bout du tunnel. Les enseignants peinent à suivre, eux aussi. C’est ouvert, c’est fermé, c’est en classe, c’est à la maison. Lundi, tu es ici ou là-bas ? Et ton frère ?

Je comprends que l’on ne peut tout prévoir en temps de pandémie – depuis mercredi, toutes les écoles de Toronto sont fermées. Mais peut-on au moins prévoir ce qui est éminemment prévisible ? Et ne pas, par jovialisme, par opportunisme ou par imprudence, faire miroiter n’importe quoi aux adolescents ?

Cette valse-hésitation n’est pas sans conséquence pour eux. Elle ajoute au climat d’incertitude qui est anxiogène pour certains et une source de démotivation pour les autres. Les savoirs fondamentaux ne sont pas acquis, les retards scolaires s’accumulent, les résultats souffrent, la confiance et l’estime de soi s’effritent. Plusieurs études le démontrent déjà.

Il y a un an, à pareille date, je regrettais dans cette chronique que le début de la pandémie, en particulier dans le système scolaire public, ait été mis sous le signe de « l’exercice facultatif ». Pendant un mois et demi, Fiston a plus ou moins fait l’école buissonnière, faute d’un encadrement digne de ce nom. Il a été laissé à lui-même, comme des dizaines de milliers d’élèves, par notre système d’éducation.

J’en suis aussi responsable, bien sûr, comme parent. Un an plus tard, on en subit les conséquences. Fiston ne m’a jamais semblé moins motivé par l’école. Et il n’était pas très exactement, avant la pandémie, l’archétype de l’élève enthousiaste. La pandémie a été, pour lui et bien d’autres, difficile sur le plan scolaire. Les cours à distance ne réussissent pas à capter son attention. Il a plus ou moins perdu une année charnière de son cursus scolaire. Et il a mis la main dans un engrenage pernicieux. Moins il est motivé, moins les résultats sont bons, moins les résultats sont bons…

Comment se sortir de ce cercle vicieux ? Je m’inquiète pour lui et pour tous ceux qui sont dans le même bateau. Je m’inquiète de l’impact qu’aura sur eux, sur leur parcours, l’épreuve de la pandémie. Il leur faudra retrouver un équilibre, comme nous tous. Ce n’est pas si simple, à 14, 15 ou 16 ans. Surtout lorsque les messages que nous envoient nos dirigeants sont tout sauf cohérents.