Un enfant qui ne tolère pas la moindre lumière qui filtre à travers les rideaux. Ou ne peut supporter le bruit des séchoirs dans les toilettes publiques. Il ne s’agit pas nécessairement de caprices : l’hypersensibilité sensorielle existe bel et bien, écrit l’ergothérapeute Josiane Caron Santha dans son livre 10 questions sur… les hypersensibilités sensorielles chez l’enfant et l’adolescent. Entrevue.

Mathieu Perreault Mathieu Perreault
La Presse

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

En tant qu’ergothérapeute pédiatrique, c’est vraiment un motif de consultation très, très, très fréquent. Mais les gens ne savent pas que l’ergothérapeute peut aider avec les troubles sensoriels. Beaucoup de gens pourraient avoir de l’aide et l’ignorent.

Avez-vous une expérience personnelle de l’hypersensibilité sensorielle ?

J’ai eu une révélation à l’école d’ergothérapie : les gens peuvent ressentir différemment des sensations. Moi-même, je le vivais depuis toute petite, mais je ne savais pas ce que c’était. C’est sûr que quand on est touché soi-même par une problématique, ça augmente le niveau d’intérêt. Moi, c’étaient les sons, certaines textures, le système vestibulaire. Je ne suis bien qu’en running shoes et en pantalons amples. Je trouve que c’est une merveille qu’ils aient enlevé les étiquettes. Je suis facilement désorientée, j’ai le vertige, le mal des transports. Un ventilateur, un enfant qui court pas loin : je suis incapable de tolérer tout ce qui bouge. Les dessins animés, c’est trop pour moi. Les néons, je les vois vibrer. Mais pour moi, ç’a toujours été un irritant fatigant. Il y a des enfants pour qui c’est tellement grave qu’il leur faut se retirer ou se cacher.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Josiane Caron Santha, ergothérapeute

S’agit-il d’un problème fréquent ?

C’est souvent associé aux problèmes neurodéveloppementaux. Chez les autistes, par exemple, ça touche 60% à 70 % des gens. Mais il y a d’autres types de problèmes neurodéveloppementaux, d’immaturité du système nerveux. J’ai des statistiques de deux études dans mon livre [16 % chez les 7-11 ans et 5 % chez les 7 ans et moins].

Est-ce qu’il existe un diagnostic médical de ce problème ?

Il y a eu pendant beaucoup d’années des travaux pour faire approuver le diagnostic pour le DSM [le manuel des diagnostics psychiatriques], mais ça n’a pas été reconnu. Il faut encore faire des recherches pour mieux comprendre ce qui se passe. Il y a encore beaucoup d’aspects anecdotiques quand on fait l’identification de l’hypersensibilité sensorielle, je ne peux pas dire « diagnostic ». On fait ça avec un questionnaire, des observations, un amalgame de signes cliniques.

Est-il nécessaire de faire des tests médicaux avant de conclure à l’hypersensibilité sensorielle ?

On peut faire différents tests sur le plan médical, notamment sur le plan hormonal. Il y a aussi des maladies qui ont un impact sur le système nerveux, par exemple la COVID-19 et la perte de goût et d’odorat. Il peut aussi y avoir des blessures aux nerfs périphériques, par exemple à la main quand seulement le toucher est affecté.

Que peuvent faire les parents ?

Tout d’abord, on aide les parents à comprendre l’enfant qui a l’air difficile. Avec de l’empathie, on peut l’aider à aller plus loin, à moduler l’état de son système nerveux. Il faut calmer un système nerveux hyperréactif qui voit toujours un danger potentiel, avec des sens hypervigilants. Pendant qu’on aide le système nerveux à maturer, on peut avoir des stratégies temporaires comme les coquilles insonorisantes. Avec un enfant très craintif dans les toilettes publiques à cause des séchoirs très forts, on apporte les coquilles dans la sacoche de maman, pour qu’il apprenne à répondre à ses besoins sur le plan de l’hygiène. L’enfant doit apprendre qu’il a le droit d’être très sensible à quelque chose, mais qu’il doit réagir correctement ; il ne peut pas pousser la personne qui fait le son. On travaille sur les comportements de fuite, d’agression et d’opposition.

Ne s’agit-il pas davantage d’une psychothérapie plutôt que d’une ergothérapie ?

Jusqu’à un certain point, oui, même si je ne peux pas décrire le travail d’un psychologue. Il s’agit d’un travail cognitif qui se fait avec des interventions cognitives sensorielles.

Est-ce que le problème s’amenuise avec l’âge ?

Souvent, ça va rester, mais les effets vont diminuer. On acquiert la capacité à se gérer, à rester calme. Par exemple, on peut éviter les transports en commun ou les bureaux où il y a des néons. Mais il est important qu’un enfant hypersensible aille voir un professionnel, même s’il y a beaucoup de stratégies dans le livre. Il faut éviter que des habitudes comportementales s’installent chez l’enfant et qu’il ait un trouble de comportement.

Y a-t-il des inconnues sur lesquelles se penche la recherche ?

On étudie par exemple la sensibilité et la réactivité du système nerveux, comme le taux de cortisol [l’hormone du stress] dans le sang. L’alimentation pourrait aussi jouer un rôle, mais on ne sait pas jusqu’à quel point.

Y a-t-il un point sur lequel vous voulez insister ?

Je veux rassurer les parents. Votre enfant n’exagère pas. Pour lui, ce qui vous semble un son normal peut être un vraiment gros bruit. Il ne faut pas lui dire « voyons donc, c’est même pas fort ».

L’hypersensibilité en chiffres

76 % des cas d’hypersensibilité sensorielle dans une étude sur des enfants de 7-11 ans étaient tactiles

7 % des cas d’hypersensibilité sensorielle dans une étude sur des enfants de 7-11 ans étaient auditives

17 % des cas d’hypersensibilité sensorielle dans une étude sur des enfants de 7-11 ans étaient tactiles et auditives

Source : Journal of Abnormal Child Psychology

IMAGE TIRÉE DU SITE DE L’ÉDITEUR

10 questions sur… les hypersensibilités sensorielles chez l’enfant, de Josiane Caron Santha, ergothérapeute

10 questions sur… les hypersensibilités sensorielles chez l’enfant et l’adolescent. Josiane Caron Santha. Midi Trente. 160 pages.

Une version précédente de cet article écrivait que 80% des autistes souffrent d'hypersensibilité sensorielle.