Des balles de couleur, des camions, des animaux, des superhéros, quelques sons rigolos et une musique entraînante. Des ingrédients simples pour une série de vidéos animées qui rendent les tout-petits accros, au grand dam des parents.

Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

Il y en a des dizaines sur YouTube (même si la plateforme est censée être réservée aux personnes âgées de plus de 13 ans). Des dessins animés en apparence éducatifs, destinés à apprendre les couleurs aux enfants d’âge préscolaire, toutes en anglais, malgré le titre en français, en coréen ou en russe de certaines vidéos. Un ballon de soccer est plongé dans de la peinture rouge, puis verte, puis bleue, puis jaune. Un camion déverse dans une piscine des balles rouges, puis vertes, puis bleues, puis jaunes. Et voilà Spider-Man qui enfourche une moto rouge et qui s’élance sur un circuit parsemé d’obstacles multicolores avant de prendre place dans un hélicoptère… rouge. Le tout présenté avec un design graphique davantage destiné à capter l’attention des enfants qu’à entrer dans la course pour l’Oscar du meilleur court métrage d’animation.

Pourtant, ces vidéos, qui durent généralement entre 4 et 15 minutes, remportent un succès fou. Plusieurs d’entre elles totalisent plusieurs millions de vues. L’une des plus visionnées l’a été 475 millions de fois.

Elles sont offertes par diverses chaînes (Cars 4 Kids, BabyShowTV, Toys Kids TV, Dessin animé pour enfants) qui ont une chose en commun : il est presque impossible de savoir qui est derrière, puisque YouTube n’oblige pas les fournisseurs de contenus à s’identifier. L’une d’elles, est-il indiqué, appartient à « l’entreprise médiatique » King9 Media, dont le siège est aux États-Unis et auprès de laquelle nous avons fait une demande d’entrevue restée sans réponse.

Très « addictif »

En revanche, les parents aux prises avec l’attrait de leurs enfants pour ces vidéos ont été nombreux à se manifester à la suite d’un appel lancé sur Facebook. Si quelques personnes ont mentionné que leur enfant les avait regardées sans vraiment s’y accrocher les yeux, une dizaine d’autres ont souligné leur côté « addictif ». « Si on n’imposait pas de limites, mon deuxième pourrait passer la journée là-dessus, remarque Keaven Boies, père de trois enfants. On pourrait vider la maison de ses meubles et il ne s’en rendrait pas compte ! » « On dirait qu’ils deviennent hypnotisés », renchérit Myriam Tremblay, qui a commencé à s’inquiéter quand elle a remarqué que plusieurs de ces vidéos se retrouvaient dans l’historique de YouTube sur son téléphone qu’elle laissait parfois à sa fille maintenant âgée de 4 ans.

PHOTO FOURNIE PAR ARIANE HÉBERT

La psychologue et auteure Ariane Hébert

Ces observations faites par des parents n’étonnent pas Ariane Hébert, psychologue clinicienne et auteure de plusieurs guides sur le trouble du déficit de l’attention et l’anxiété. Elle constate que les stimuli contenus dans ces vidéos sont tellement saillants qu’ils l’emportent forcément sur ceux de l’environnement. « C’est comme ça qu’on les garde captifs », note-t-elle.

« La première région qui va s’activer quand on analyse notre environnement, c’est ce qui correspond au cortex visuel », explique Mme Hébert.

On va réagir intensément à des signaux lumineux qui frappent la rétine. C’est sûr que si on y met du mouvement, des couleurs et qu’on rajoute des sons, on a la formule gagnante. L’émotion aussi va faire en sorte que les stimuli vont devenir plus saillants.

Ariane Hébert

« Ils utilisent des personnages que les enfants aiment, ajoute Mme Hébert. Tout cela fait en sorte que ça prend une volonté de fer chez un petit bonhomme ou une petite bonne femme pour être capable de décrocher de ça, parce que c’est hyper stimulant. »

La simplicité et le caractère répétitif du scénario sont aussi des éléments qui rendent ces dessins animés si accrocheurs, selon Sophie Legault, auteure, psychologue et productrice au contenu de la nouvelle mouture de Passe-Partout. « À cet âge-là, les enfants adorent revivre les mêmes choses, ils aiment anticiper ce qui s’en vient, expose celle qui a participé à la conception de plusieurs émissions jeunesse. Ce genre de répétition les aide à consolider leurs apprentissages et c’est sécurisant. » Et ils restent attentifs, jusqu’à ce que le ballon devienne rouge, puis jaune, puis bleu, parce qu’ils veulent voir le résultat.

Mais, pendant qu’il est ainsi absorbé par l’écran, l’enfant n’apprend pas à moduler son attention et à gérer les autres stimuli présents dans son environnement, souligne Ariane Hébert. « Les enfants qui sont bombardés comme ça en viennent à ne plus chercher à diriger leur attention, précise-t-elle. Ils se fient à l’environnement pour être intéressés, pour demeurer accros. Le processus interne [qui consiste à] se dire “je vais m’orienter vers un but et je vais laisser tomber ce qui pourrait venir interférer avec le but que je me suis donné” est de moins en moins présent [chez les enfants]. C’est alarmant, quand on regarde les études. »

Un vernis éducatif

Le scénario est simple, mais mon enfant connaît maintenant toutes ses couleurs en anglais, se disent certains parents. Or, selon Ariane Hébert et Sophie Legault, qui parle même de « malbouffe intellectuelle », il ne faut pas se laisser berner par le vernis éducatif qui enrobe ces vidéos. « Il apprend ses couleurs, mais il n’est pas en train d’apprendre à moduler son attention, à interagir dans la vraie vie », affirme Ariane Hébert.

« Ce qui manque cruellement, c’est tout l’aspect social, ajoute Sophie Legault. Quand on fait des émissions pour enfants, pédagogiques, on va les stimuler sur les cinq grands axes [cognitif, moteur, langagier, affectif et social]. Ceux-là stimulent un peu le cognitif et le langagier, mais tellement pas beaucoup, j’ose à peine le dire. »

« Ce n’est pas nécessairement à proscrire, mais c’est tellement pauvre en contenu, déplore-t-elle. Les enfants perdent un temps précieux en développement s’ils regardent ça trop longtemps. Si on choisit d’installer un enfant avec une tablette, il y a tellement de contenu plus intéressant et stimulant. »

Or, pour de nombreux parents dont les enfants sont épris de ces dessins animés, il est difficile de lutter contre l’algorithme de YouTube, qui en propose toujours plus. « Il y en a tellement. C’est facile de parquer ton enfant là-dessus », reconnaît Keaven Boies qui, avec sa conjointe, gère attentivement le temps d’écran de ses enfants. « Il n'écoute pas de l'écran tous les jours parce qu'on limite le tout. C'est un enfant sportif, mais c’est vrai que ces vidéos sont addictifs et il faut tenir le tout très serré. » Seuls Passe-Partout et ses camarades sont parvenus pour le moment à déloger les superhéros et les ballons de couleur dans le cœur du petit garçon. Pour ses parents (et beaucoup d’autres), ce sont eux, les vrais héros.