On le sait, la pandémie est dure dure pour le moral. Et si on se tournait vers les Anciens, et plus précisément vers les stoïciens, pour trouver des réponses et des outils ? Nous en avons parlé avec Laetitia Monteils-Laeng, professeure de philosophie ancienne à l’Université de Montréal.

Ève Dumas Ève Dumas
La Presse

« Ce qui peut paraître séduisant et bien pertinent, aujourd’hui, c’est cette idée que le bonheur ne dépend que de nous, affirme Laetitia Monteils-Laeng. Pour les stoïciens, on y arrive en n’accordant de l’importance qu’aux choses que l’on contrôle. Et parmi les rares choses que l’on contrôle, il y a son propre jugement, ses émotions, son évaluation.

« Lâcher prise, ce n’est pas se livrer complètement au hasard, tout abandonner et devenir indifférent, poursuit la professeure. C’est prendre acte des choses qui ne dépendent pas de nous et arrêter de s’y accrocher. »

Le fondateur du stoïcisme, Zénon de Citium, était fils de marchand. Au IVe siècle avant Jésus-Christ, ce penseur phénicien enseignait sous le Portique peint (ou Stoa Poikilê, d’où le nom stoïcisme).

Pour les stoïciens, le monde est rationnel, il a un sens et le bonheur se vit ici-bas, dans le monde dont on fait l’expérience de son vivant. La seule vie qui nous est donnée est celle-ci. L’âme ne survit pas à la mort, comme chez Platon. Tout est corps et l’âme est un souffle qui nous traverse.

« Les stoïciens ont vraiment compris quelque chose, particulièrement en matière de souffrance psychique et de dépression », croit Laetitia Monteils-Laeng.

Il y a, actuellement, une grande détresse, même chez les gens qui ne sont pas en prise directe avec la maladie. On se sent privilégiés et on se sent coupables de mal aller. On n’arrive pas tout à fait à identifier ce qui nous fait autant violence dans la situation actuelle.

Laetitia Monteils-Laeng

Pour les stoïciens, le problème qui est à l’origine d’à peu près tous nos malheurs, c’est qu’on ne se supporte pas soi-même. « Ceux qui sont en constant mouvement, sans cesse à changer de lieux, d’activités, à se divertir, à s’étourdir, cherchent à se fuir eux-mêmes. Mais on ne se fuit pas, on n’échappe pas à soi, rappelle la spécialiste de la philosophie ancienne. Ce à quoi le confinement a mis fin brutalement, c’est à toutes ces stratégies défensives, mais humaines. On n’a plus d’échappatoires. »

Nous ne sommes évidemment pas tous égaux dans cette pandémie. Il y a des injustices économiques, sociales et même psychiques, puisque nous n’avons pas tous les mêmes capacités à habiter notre condition de confiné.

Il est pourtant quand même possible de trouver une certaine sérénité dans ce confinement, dans cette pandémie mondiale qui n’en finit plus, pense Laetitia Monteils-Laeng. Mais elle a un prix. Et ce prix, c’est un examen radical de soi-même.

Stoïcisme appliqué

Voici quelques approches stoïciennes à appliquer à des situations courantes vécues dans les derniers mois.

L’isolement des proches

Certes, les amis, les collègues, les membres de notre famille qui n’habitent pas sous le même toit que nous nous manquent. L’aspect relationnel de la vie est mis à l’épreuve. Mais le stoïcisme affirme que même quand on est seul, on ne l’est pas.

« Notre intériorité est peuplée de nos amours, de nos morts, de nos souvenirs et de nos projets, explique Laetitia Monteils-Laeng. Ce qui est à notre portée, c’est le pouvoir de reconfigurer librement nos représentations du réel. Dans ce pouvoir réside notre liberté. Cette liberté est tout intérieure. Ça ne veut pas dire que nous devons renoncer au monde, à l’extérieur. Mais au lieu de s’épuiser à refuser le réel [s’imaginer qu’on peut changer le monde], on doit concentrer ses efforts sur la manière dont on investit ce réel [changer son regard sur le monde]. »

La peur de tout perdre

Le pauvre n’est pas celui qui a peu, mais celui qui en veut toujours plus, aurait dit Sénèque. Le philosophe était lui-même très riche. Il se serait « exercé » à vivre comme un pauvre, mais sans pour autant renoncer complètement à sa fortune, ce qui lui a d’ailleurs été abondamment reproché.

« Les attachements, les craintes suscités par la possession, ou son illusion, empêchent de faire un bon usage des choses, alors que le renoncement à la possession libère le bon usage et ouvre la voie à une forme supérieure d’attention aux choses », résume Laetitia Monteils-Laeng. « Prends soin de ces biens comme s’ils appartenaient à autrui, ainsi que font les voyageurs dans une hôtellerie », disait Épictète, dans le Manuel.

« Cela dit, je ne pense pas qu’on puisse trouver une sorte de consolation dans le stoïcisme quand on est frappé par des coups durs [social, économique, financier, familial, physique, etc.], souligne la professeure. À tous les niveaux, les stoïciens neutraliseront ce qu’on pense, ce qu’on évalue à tort comme étant des maux pour les déclarer simplement indifférents. Face à la peur de tout perdre, soit la crainte qu’un grand mal nous frappe, ils nous diraient que ce que l’on anticipe comme un mal à venir n’est pas un mal, mais par contre, que cela pourrait très bien nous arriver. S’y préparer n’est pas une mauvaise idée. »

La vie d’avant

Combien de fois avons-nous entendu : « J’ai hâte de retrouver la vie d’avant. » Mais était-elle réellement si désirable, la vie d’avant ? N’était-ce pas une vie d’oubli de soi, de divertissement constant ? « Le confinement nous oblige à nous concentrer sur l’essentiel. Certes, au bout d’un moment, on peut en avoir marre de soi-même, et c’est ce qui arrive en ce moment. Mais c’est néanmoins une belle occasion de s’améliorer. Ce qu’on veut, c’est être en accord avec soi-même, être rationnel, en harmonie, en paix. »

La colère

« Il y a des colères justes, croit Laetitia Monteils-Laeng. Et ça peut être satisfaisant d’être en colère. Mais la colère n’est jamais agréable. Elle demande du lâcher-prise. On est en colère contre les gens qui partent dans le Sud et on oublie de s’examiner et de s’admettre nos propres petites tricheries. On est en colère contre le gouvernement et les autres autorités. On cherche des coupables, des responsables. Ce sont les émotions qui nous rendent malheureux. Pas les faits. » Les stoïciens croient que la colère est une émotion qui doit être harnachée dès son apparition, car une fois libérée, elle grandit et ne répond plus à la raison.

> Lisez l’article « Anger is temporary madness : the Stoics knew how to curb it » (en anglais)

La maladie, la mort

Certaines personnes vivent la maladie et la mort de loin, certains les vivent de près, d’autres les vivent directement. Ces deux « états » sont à n’en point douter les plus insupportables pour l’être humain. Ils sont aussi inévitables. La souffrance est réelle. Comment l’amoindrir ?

« Il faut s’exercer, sur le temps long, à accepter ce qui au départ nous semble insupportable, y devenir de plus en plus indifférent, propose Laetitia Monteils-Laeng. Il y a évidemment un espace de progression. Dans le cas de la mort, on n’y arrivera pas nécessairement complètement. Mais il faut essayer. On peut trouver la sérénité dans les circonstances les plus difficiles. »

Épictète traite la question directement, en utilisant la situation la plus inacceptable qui soit, c’est-à-dire la mort d’un enfant. « Il dit que chaque fois qu’on prend son enfant dans ses bras, il faut se rappeler qu’il est mortel, raconte la professeure, elle-même mère de trois enfants. Ça semble morbide, c’est sûr. C’est pourquoi il faut commencer avec les objets. »

Dans son livre A Field Guide to a Happy Life, qui reprend le Manuel d’Épictète, Massimo Pigliucci écrit : « Si votre tasse préférée se brise, dites-vous : ‟C’était une tasse, je savais qu’elle pouvait se casser.” Puis on évolue graduellement vers les choses plus difficiles à perdre. »

Lectures sur le stoïcisme

Les noms les plus connus de la pensée stoïcienne appartiennent au troisième temps de la doctrine, l’impérial : Sénèque, Épictète et Marc Aurèle, entre autres. Laetitia Monteils-Laeng assure que le Manuel d’Épictète est tout à fait accessible, comme les Pensées pour moi-même de Marc Aurèle. Pour entrer dans le stoïcisme (avec le regard de l’historien de la philosophie, mais pas rébarbatif), elle conseille Droiture et mélancolie (sur les écrits de Marc Aurèle), de Pierre Vesperini. « Il existe un certain nombre d’ouvrages qui s’intéressent à l’usage contemporain qu’on peut faire du stoïcisme, notamment Vivre le stoïcisme aujourd’hui, sous la direction de Patrick Ussher. »

  • Manuel d’Épictète

    IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

    Manuel d’Épictète

  • Pensées pour moi-même

    IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

    Pensées pour moi-même

  • Droiture et mélancolie, de Pierre Vesperini

    IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

    Droiture et mélancolie, de Pierre Vesperini

  • Vivre le stoïcisme aujourd’hui

    IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

    Vivre le stoïcisme aujourd’hui

  • A Field Guide to a Happy Life, de Massimo Pigliucci

    IMAGE FOURNIE PAR LA MAISON D’ÉDITION

    A Field Guide to a Happy Life, de Massimo Pigliucci

1/5
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Voici deux sites français qui contiennent une foule d’informations sur le stoïcisme :

> Consultez le site de l’Association Stoa Gallica

> Consultez le site Un regard stoïcien

Le site et le blogue du professeur de philosophie américain Massimo Pigliucci regorgent également de ressources. Son livre A Field Guide to a Happy Life est aussi une référence dans le domaine.

> Consultez le site de Massimo Pigliucci (en anglais)