Une révolution se prépare dans l’univers des gratte-ciel, ces hautes tours que l’on contourne sans jamais y pousser les portes. Leur prochaine génération promet de se faire plus invitante pour les passants et de susciter une vie de quartier en ses murs.

Ce concept porte un nom : communauté verticale, ou vertical city, en anglais. Longtemps considéré comme un sujet d’étude futuriste, il est aujourd’hui au cœur de projets parfois spectaculaires menés par plusieurs bureaux d’architectes d’envergure mondiale à Milan, à Melbourne ou encore à New York.

À Montréal, le projet Humaniti, situé tout près du Palais des congrès, a ouvert la voie en 2021 à ce nouveau genre de grands immeubles où se mélangent dorénavant les espaces de bureaux, de commerces et d’habitations. L’immeuble Odea Montréal, actuellement en construction dans le Vieux-Montréal, est également issu de cette ligne de pensée, affirme Jean-François Gagnon, associé principal au cabinet d’architectes Lemay.

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L’architecte autochtone Douglas Cardinal et l’architecte Jean-François Gagnon signent le projet Odea Montréal.

Ces immeubles sont en rupture avec la ville verticale telle qu’on la conçoit depuis plus d’un siècle, affirme M. Gagnon, qui signe le projet Odea Montréal avec l’architecte autochtone Douglas Cardinal. Cette évolution était nécessaire dans une volonté de densification urbaine, ajoute-t-il.

« On assiste depuis quelques années à un retour vers les centres urbains », croit l’architecte. « Or, avec les immeubles traditionnels, on tente de densifier la ville pour amener le plus de monde possible à l’intérieur d’un lot vertical défini, mais à usage unique : on y travaille ou on y habite », rappelle Jean-François Gagnon, associé principal au cabinet d’architectes Lemay.

Cette séparation traditionnelle des usages crée une ville composée d’espaces homogènes refermés sur eux-mêmes, dépourvus d’une vie collective enrichissante. La vie urbaine s’en trouve aussi réduite à des trajets pédestres strictement utilitaires, de lieu en lieu.

Or, la pandémie récente a fait réaliser l’importance d’une vie sociale satisfaisante, croit l’architecte Marie-Ève Parent, également associée chez Lemay.

« Pendant des mois, les gens ont été privés de réelles rencontres humaines. Ils ont réalisé les limites de la technologie à ce chapitre. Ils ont envie désormais de tisser des liens solides avec leur communauté », croit cette spécialiste en architecture de paysage.

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Les architectes Marie-Ève Parent et Jean-François Gagnon manipulent leurs maquettes de gratte-ciel intégrant le concept de communautés verticales.

La force d’une communauté

À l’opposé d’un immeuble classique, une communauté verticale est un espace ouvert sur la ville.

C’est là que la communauté verticale offre une différence intéressante : c’est un assemblage d’usages à l’intérieur d’un même projet. On peut trouver une boulangerie et un café au rez-de-chaussée, ainsi que des espaces communs comme un lobby d’hôtel. Aux étages, il y a des espaces de bureaux et des endroits où se divertir, travailler et habiter.

Jean-François Gagnon, associé principal au cabinet d’architectes Lemay

« On peut autant y retrouver une garderie pour les jeunes familles et des résidences étudiantes que des unités de soins pour les personnes âgées », renchérit Mme Parent.

Cette mixité provoque une vie communautaire où se côtoient des propriétaires et des locataires de tout âge et de toute provenance, des employés de bureau, des commerçants et leurs clients, de même que des touristes lorsque l’édifice renferme un hôtel, comme à Humaniti.

Cette mixité permet de briser l’isolement social et, du même coup, de rehausser le bonheur des membres de la communauté, poursuit M. Gagnon.

« Quand nous concevons un projet, nous essayons de rejoindre les sept grandes dimensions du bien-être de l’humain : l’intellectuel, le physique, le social, le spirituel, le professionnel, l’émotionnel et l’environnemental », explique l’architecte.

« Dans une communauté verticale, la personne qui sort de chez elle suit un parcours où elle peut croiser de nouvelles gens et faire des rencontres intéressantes dans des espaces communs, des lieux créatifs, des plateaux sportifs, des espaces de cotravail ou encore des lieux de divertissement. »

Ce bouquet de services récréatifs, sociaux et médicaux est souvent le principal attrait des résidences pour aînés. « Mais auparavant, la personne âgée aura souvent dû vivre un, deux ou trois déracinements. La communauté verticale permet d’évoluer en son sein », souligne M. Gagnon.

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Les communautés verticales invitent à la mixité et s’intègrent mieux dans la trame urbaine.

Une brèche dans la ville

Une communauté verticale se distingue également par sa façon de s’insérer dans la trame urbaine, explique M. Gagnon. Au lieu d’un parvis intimidant menant à une série de portes fermées, elle offre une place publique où peuvent s’inviter tous les citadins du quartier ou de passage.

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Les architectes Jean-François Gagnon et Marie-Ève Parent

Dans le modèle typique, les enfants sont dans les cours d’école, les aînés sont seuls dans les jardins et les travailleurs sont au pied des tours. Là, on crée des espaces publics pour faire des connexions et créer un discours entre ces générations.

Marie-Ève Parent, associée au cabinet d’architectes Lemay

L’art et l’histoire occupent naturellement une place prépondérante dans ces places publiques.

La cour du projet Odea Montréal, financé par un holding cri, évoquera notamment la forêt boréale et la culture de cette nation aux traditions millénaires. Spécialisée en arts visuels, la Fonderie Darling, située juste en face, y présentera différentes œuvres et performances de façon continue.

Enfin, la conception d’une communauté verticale est basée sur une architecture résiliente et durable, de manière à réduire au minimum son empreinte carbone. Elle doit être bien desservie par le transport collectif, souligne Jean-François Gagnon. « Il faut que ce soit connecté pour diminuer la dépendance à l’automobile en ville. C’est important », croit-il.

Consultez le site d’Humaniti Consultez le site d’Odea Montréal