Pendant que les œuvres murales se multiplient et que les ruelles se verdissent, les portes de garage subissent une cure d’embellissement, à l’abri des regards, dans les arrière-cours de Montréal. Une façon pour les propriétaires de restaurer des portes souvent défraîchies, de lutter contre le vandalisme et d’offrir une vitrine aux artistes d’ici.

Valérie Simard
Valérie Simard La Presse

Le garage de Nicolas Hainault et de Caroline Healey n’a rien de décrépit. Rénové récemment, il avait fière allure avec sa porte noire et ses briques rouges. Fier, mais terne. « Comme il y a un projet de ruelle verte ici, on s’est dit que ce serait une forme de contribution de notre part d’amener un peu de couleur et de vie sur notre porte de garage », affirme Nicolas Hainault.

C’est en voyant une œuvre murale réalisée par Mirov dans leur quartier, le Plateau-Mont-Royal, qu’ils ont décidé de prendre contact avec l’artiste. Avec son complice Jest, elle a réalisé l’an dernier, à la peinture en aérosol, une œuvre murale inspirée de la vie de ruelle, pour laquelle le duo a eu carte blanche, bien qu’un croquis ait été soumis au préalable aux propriétaires.

« On aime raconter une histoire à travers nos œuvres, déclare Viane Navine, alias Mirov. C’est un chat-robot avec un escargot. C’est un peu une amitié impossible et à la fin de la journée, ça marche à cause du parapluie. »

Un évènement festif et coloré

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

Marc-André Robertson et Josée Turcotte, membres du comité de la ruelle verte Sainte-Catherine, posent en compagnie de leur voisin Benjamin Tran (Le Monstr), l’artiste qui a réalisé l’œuvre principale sur ce garage.

Dans l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve, Le Monstr (Benjamin Tran) a transformé une porte de garage de la ruelle verte Sainte-Catherine dans le cadre d’un évènement qu’il a organisé avec les membres du collectif Le Gentil Crew. Pendant une fin de semaine de l’été 2020, 14 artistes y ont peint 11 œuvres murales de tous formats à l’invitation du comité de ruelle.

« On avait ce beau mur gris avec des graffitis devant chez nous et on se disait : il faut faire quelque chose », relate Marc-André Robertson, résidant et membre du comité de la ruelle verte Sainte-Catherine.

Ici, c’est tout le garage qui a été transformé, avec l’accord de son propriétaire. Sur le côté, Le Monstr y a créé une grande murale en hommage aux femmes en science et, sur la porte, l’inscription « Es-tu un condo ? », œuvre de vandales, a été recouverte par une murale illustrant l’ascension, un thème récurrent chez l’artiste. Le bâtiment porte aussi la marque colorée de Loopkin.

Le Monstr en action

Utilisant le pinceau et la peinture au latex, Benjamin Tran trouve particulièrement agréable de peindre les portes de garage.

Certaines ont des carrés de bois, c’est un peu plus compliqué, mais souvent les portes de garage sont une bonne surface. On a beaucoup de murs en briques à Montréal et c’est quand même chiant à peindre. C’est compliqué.

Benjamin Tran (Le Monstr)

Jest, de son vrai nom Rafaël Bernatchez, souligne que la peinture en aérosol est moins capricieuse. Néanmoins, les portes de garage texturées représentent un défi. « Il faut planifier son dessin à l’avance pour qu’il n’y ait pas trop de détails dans les moulures », explique-t-il.

Chez les muralistes montréalais, les portes de garage sont devenues de courants canevas, les propriétaires étant souvent plus enclins à prêter leur porte de garage que leur mur de briques. « C’est un peu comme une grande toile, faire une porte de garage », illustre Benjamin Tran.

Un phénomène qui prend de l’ampleur

  • Une œuvre murale de Marc-Olivier Lamothe, qui fait partie de sa série Les murs de la joie

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Une œuvre murale de Marc-Olivier Lamothe, qui fait partie de sa série Les murs de la joie

  • La réputée illustratrice Cécile Gariépy a laissé sa trace sur ce garage du quartier Villeray.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    La réputée illustratrice Cécile Gariépy a laissé sa trace sur ce garage du quartier Villeray.

  • Situées rue Jules-Verne, ces portes de garage peintes par Emily Read sont parmi les rares œuvres murales du genre à donner directement sur la rue.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Situées rue Jules-Verne, ces portes de garage peintes par Emily Read sont parmi les rares œuvres murales du genre à donner directement sur la rue.

  • Une œuvre qui déborde de la simple porte, signée par WaxHead, un artiste qui a plusieurs garages à son actif

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Une œuvre qui déborde de la simple porte, signée par WaxHead, un artiste qui a plusieurs garages à son actif

  • Toutes les œuvres sur porte ne sont pas signées par des artistes professionnels. Ici, une œuvre murale probablement réalisée par de jeunes résidants, sur le Plateau-Mont-Royal.

    PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

    Toutes les œuvres sur porte ne sont pas signées par des artistes professionnels. Ici, une œuvre murale probablement réalisée par de jeunes résidants, sur le Plateau-Mont-Royal.

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Gilles Beaudry, auteur du blogue Mes quartiers, qui a visité toutes les ruelles vertes de Montréal dans le but d’en dresser un palmarès, a vu cette tendance prendre de l’ampleur ces dernières années.

« J’ai photographié 140 portes de garage à ce jour, mais il en existe beaucoup plus. La plupart se trouvent à l’arrière des maisons, et comme il existe 4300 ruelles à Montréal, il est impossible de suivre le phénomène en temps réel. »

Un phénomène qui pourrait s’expliquer par ce réseau de ruelles propice à la créativité. « Il y en a plusieurs dans certaines villes [des portes de garage peintes], notamment Toronto et Chicago, mais le phénomène ne semble nulle part aussi développé qu’ici, constate le blogueur. Il faut dire qu’il est rare qu’un propriétaire veuille exprimer ses talents d’artiste sur une porte en avant de sa maison. C’est à l’arrière que ça se passe. »

Si plusieurs œuvres murales format porte sont signées par des artistes professionnels, d’autres ont été réalisées par les résidants, remarque Gilles Beaudry.

Ça peut aussi devenir un projet collectif : un résidant offre sa porte et les pots de peinture, et les enfants du voisinage sautent sur les pinceaux !

Gilles Beaudry, auteur du blogue Mes quartiers

Avant de se lancer, toutefois, mieux vaut vérifier auprès de sa municipalité si la réglementation permet de telles œuvres murales. À Montréal, cela relève des arrondissements où, généralement, les œuvres murales sont permises à condition qu’elles ne contiennent pas de message violent et qu’elles ne servent pas de publicité.

Quant à leur coût de réalisation, voilà une question délicate. S’il est vrai que certains artistes à la recherche de murs (et de portes !) acceptent parfois de travailler gratuitement, ce n’est pas une pratique à encourager, selon Benjamin Tran. Chez les artistes professionnels, les tarifs varient généralement en fonction de la taille de la surface, de la renommée de l’artiste et de la liberté artistique qui lui est accordée. Il faut donc s’attendre à payer entre 500 $ et 3000 $ pour voir sa porte de garage magnifiée.

Pour en voir plus

Gilles Beaudry a répertorié 100 portes originales de Montréal dans une publication mise en ligne l’automne dernier sur le blogue Mes quartiers.

Consultez le blogue Mes quartiers

Patrick Doucet et Sarah Dumouchel, explorateurs urbains en temps de pandémie, présentent 74 portes de garage dans ce montage vidéo.

Voyez la vidéo de Patrick Doucet et de Sarah Dumouchel

Stéphane Arthound, qui documente l’art de rue montréalais sur le blogue Wall2Wall Montreal (Montréal mur à mur), a consacré une publication aux portes de garage et de livraison. Celle-ci date de 2015, mais plusieurs portes qui y sont montrées existent encore.

Consultez le blogue Wall2Wall Montreal (en anglais)