Le drame s'est déroulé le printemps dernier à Laval, dans le quartier Pont-Viau. La victime ne s'est pas encore remise de l'agression sauvage survenue en pleine nuit. Ce n'est qu'au cours des prochaines semaines qu'on saura vraiment si elle s'en sortira. Mais chose certaine, si elle survit, elle aura des séquelles et il faudra surveiller son état de santé pendant un bon moment.

Pierre Gingras
Pierre Gingras LA PRESSE

Le drame s'est déroulé le printemps dernier à Laval, dans le quartier Pont-Viau. La victime ne s'est pas encore remise de l'agression sauvage survenue en pleine nuit. Ce n'est qu'au cours des prochaines semaines qu'on saura vraiment si elle s'en sortira. Mais chose certaine, si elle survit, elle aura des séquelles et il faudra surveiller son état de santé pendant un bon moment.

 La victime en question est un peuplier deltoïde majestueux. La base du tronc est d'une circonférence d'environ 4 m et il procure une ombre rafraîchissante à son propriétaire, François Beauchemin, et à quelques voisins. Mais de toute évidence, il y a justement quelqu'un dans le voisinage qui n'apprécie pas le végétal à sa juste valeur. Ce n'est probablement pas une question d'ombre qui est en cause, mais plutôt cette pluie de «minous» produite par les bourgeons floraux au cours du mois de mai, une sorte de neige végétale qui ne fond pas et en dérange plusieurs. Si bien qu'au printemps dernier, à la faveur de la nuit, un malfaiteur est entré dans la cour de M. Beauchemin, puis à l'aide d'une perceuse, a fait discrètement des trous à la base du tronc de l'arbre et dans les grosses racines émergentes pour ensuite les remplir de Round-Up, un herbicide bien connu.

 Dans les semaines qui ont suivi le méfait, la moitié des feuilles de l'arbre se sont mises à jaunir, puis à se recroqueviller et à tomber. «Le plus étonnant, raconte M. Beauchemin, c'est que j'ai réalisé après coup que ce n'était pas la première fois qu'on s'en prenait à l'arbre. Je me suis souvenu avoir justement trouvé un contenant vide de Round-Up sur le terrain en croyant que c'était le vent qui l'avait apporté sur place. À une autre reprise, on avait creusé des trous dans le gazon autour de l'arbre pour y verser un produit quelconque. Mais cette fois, c'est le grand coup. Je ne sais pas si mon arbre va survivre.»

 Une tolérance normale

 C'est la première fois que j'entends parler d'une affaire semblable. Consulté sur le sujet, l'agronome-conseil Claude Gélinas, de Varennes (www.phyto.qc.ca), raconte qu'il a agi à titre d'expert dans une cause pathétique où un propriétaire empoisonnait systématiquement mais toujours discrètement la haie de son voisin. La victime avait dû installer à grand prix des caméras pour capter l'empoisonneur sur le fait. L'affaire s'est rendue jusqu'en cour où le contrevenant a été condamné à payer des milliers de dollars en dommages.

 D'ailleurs, la plupart des causes débattues en cour concernant un peuplier deltoïde des dernières années ont été gagnées par... le végétal. Dans un jugement rendu à Joliette par le juge Jean Guilbault, de la Cour supérieure, on peut lire: «... la perte des fleurs et des chatons cotonneux au printemps, tout comme la chute des aiguilles de pin et des feuilles l'automne, ainsi que la présence des oiseaux en groupes importants vers la fin de l'été, sont des phénomènes naturels qui rencontrent le seuil de tolérance qui doit exister entre voisins.» Le juge avait aussi indiqué que pour les uns, la présence d'arbres et de végétation est essentielle à leur qualité de vie alors que pour d'autres, un univers de béton correspond beaucoup mieux à leur tempérament et à leur vision des choses.

 Il n'en reste pas moins que M. Beauchemin se sent bien impuissant. Devra-t-il ériger une clôture plus haute, se doter d'un système de surveillance ou céder au harcèlement et couper l'arbre, autant de questions auxquelles il cherche réponse.

 Mais, bonne nouvelle! En dépit des dommages subis, le peuplier deltoïde devrait se refaire une santé, ont indiqué les experts consultés. Cette espèce, qui pousse spontanément un peu partout dans la région métropolitaine, atteint une trentaine de mètres et vit normalement une cinquantaine d'années. Il suffit d'ailleurs d'en planter une tige dans le sol pour qu'elle pousse. Ce peuplier croît très rapidement, ce qui devrait permettre à l'arbre de M. Beauchemin de prospérer encore durant des années même s'il restera en partie handicapé. Quant aux branches mortes, il vaudra mieux les éliminer pour éviter qu'elles ne deviennent une porte d'entrée des maladies. Et que tous les dieux de la terre nous protègent des voisins malveillants.