Voilà des années que j'ai délaissé les engrais artificiels pour le compost, sauf un. Encore la saison dernière, j'utilisais le 10-52-10, presque machinalement, lors de mes nombreuses transplantations. Eh bien, c'est fini!

Mis à jour le 30 mai 2008
Pierre Gingras
Pierre Gingras LA PRESSE

Voilà des années que j'ai délaissé les engrais artificiels pour le compost, sauf un. Encore la saison dernière, j'utilisais le 10-52-10, presque machinalement, lors de mes nombreuses transplantations. Eh bien, c'est fini!

Souvent vendu sous le nom de transplanteur, revigoreur, enracineur ou encore revigoteur, le 10-52-10 est composé d'une proportion de 52% d'un élément à base de phosphore, un produit qui stimule la croissance des racines; du moins, c'est ce qui est indiqué sur l'emballage. Tout le monde, ou presque, le recommande. Le détaillant, le pépiniériste, le paysagiste, le voisin jardinier et même les chroniqueurs horticoles. Ce qui ne sera plus mon cas.

Pour la première fois cette année, je ne puiserai pas dans mon sac de poudre bleue de 15 kg pour préparer la potion censée aider mes nouvelles plantes à mieux s'enraciner.

Geste instinctif, vous disais-je, car je n'ai jamais pris la peine de mesurer l'effet réel du transplanteur, ce qui est, il faut bien le dire, difficile à déterminer pour les jardiniers amateurs que nous sommes.

Aucun effet notable

Cette décision d'éliminer le 10-52-10 est le résultat d'une récente conversation avec Luc Lareault. Propriétaire de la pépinière du même nom, à Lavaltrie, il cultive des fraisiers, framboisiers et plusieurs autres arbustes à petits fruits. Et il en produit beaucoup: autour de 30 millions par année. Les fraisiers sont sa grande spécialité. Ses ventes se chiffrent à environ 26 millions de plants par année, dont une bonne partie est destinée à l'Europe et aux États-Unis. L'hiver, quand vous mangez des fraises de la Floride, il y a des chances qu'elles aient poussé sur des fraisiers de M. Lareault.

Lui aussi employait du 10-52-10, en grande quantité, on peut l'imaginer. «J'avais toujours utilisé ce produit lors de nos transplantions, comme tout le monde, devrais-je dire, sans me poser de questions. On se servait du transplanteur par tradition», raconte-t-il.

Un vendredi, il y a plusieurs années, c'est le drame: les réserves de transplanteur sont vides. La machinerie est dans le champ, le personnel au travail et les fraisiers à racines nues attendent d'être mis en terre. Le producteur donne un coup de fil pressant chez le fournisseur. Impossible de faire une livraison avant lundi. Malgré tout, il ne peut arrêter la plantation. Autour de 240 000 plants sont donc mis en terre sans le fameux engrais.

À la fin de l'été, surprise: les plants abreuvés de potions magiques sont identiques à ceux qui en ont été privés. «Il n'y avait aucune différence significative: même reprise au champ, même croissance, même grosseur, même vigueur. Vraiment rien qui nous permettait de dire qu'un plant avait été fertilisé à la transplantation et l'autre pas. C'était renversant!»

L'année suivante, M. Lareau a refait la même expérience, mais cette fois avec un suivi rigoureux. Encore une fois, transplanteur ou pas, les plants étaient identiques au moment de la récolte. «Si le 10-52-10 m'avait donné un plant qui me rapportait une fraction de cent de plus-value, j'en utiliserais encore. Mais non. Voilà maintenant plusieurs années qu'on a cessé de s'en servir sans avoir à utiliser un autre produit à la place.»

Inutile de vous dire que cette histoire m'a ébranlé. Mais le plus étonnant, c'est que plusieurs producteurs horticoles à qui j'ai parlé par la suite n'utilisent pas d'engrais à la transplantation. Même Manon Collard, spécialiste du potager dont je vous ai parlé à plusieurs reprises (www.jardinpotager.com), ne s'est jamais servie de transplanteur pour cultiver ses nombreux légumes.

Un sol complet

Agronome et professeur à l'Institut de technologie agroalimentaire de Saint-Hyacinthe (il forme de futurs horticulteurs), Guy Laliberté estime que l'attitude des consommateurs et de plusieurs professionnels à l'égard des fertilisant artificiels (les engrais de synthèse) remonte aux années 40 et 50. «À cette époque, l'utilisation des engrais de synthèse était considérée comme un pas dans la modernité. Les agriculteurs n'avaient plus besoin de se salir les mains avec du fumier pour améliorer la qualité de leur sol. Et l'engrais en poudre était facile à utiliser», explique-t-il.

Pourtant au Québec, surtout dans la vallée du Saint-Laurent, les sols naturels sont de bonne qualité et contiennent tout ce qu'il faut pour faire pousser correctement nos plantes sans avoir à fertiliser. Il faut se rappeler qu'une platebande, ce n'est pas un champ de maïs, insiste-t-il.

«Un principe de base en agronomie veut que l'on doive remettre au sol tout ce qu'on en retire. En agriculture, le constat est évident car on fait une cueillette intensive. Avec le temps, il faut absolument fertiliser pour maintenir les rendements. Mais, une forêt, par exemple, s'autosuffit. Une autosuffisance qui peut s'étendre sur des dizaines de milliers d'années. Et même si on prélève des arbres, les déchets de coupes permettent de retourner au sol les éléments nécessaires à sa pérennité.»

La situation est similaire dans une platebande ou même dans un potager. Les éléments retirés du sol quand on élimine des plantes ou lors de la récolte sont minimes et un apport de compost suffit à combler les besoins en matières organiques et en sels minéraux. Il faut rappeler aussi que la structure de la plante est composée en grande partie de carbone qui lui vient de l'air.

Évidemment, le 10-52-10 n'est pas coûteux. Mais pourquoi en acheter quand son efficacité est pour le moins douteuse et que le sol, n'en a pas besoin? De plus, il contient une importante quantité de phosphore, un polluant majeur dans nos sols.

Le sol de nos propriétés est souvent le résultat de remplissage effectué par les entrepreneurs lors de la construction. Si une analyse démontre que votre jardin a des carences, pourquoi ne pas utiliser des fertilisants naturels pour rétablir l'équilibre au lieu d'engrais provenant de l'industrie pétrolière.? Sang séché, farine de plumes, poudre d'os, os minéral, fertilisant à base de poisson, d'algues ou de fumier de poule, les formules sont nombreuses. Par exemple, la maison québécoise McInness, pour ne nommer que celle-là, propose notamment des engrais bios à base de mica (riche en potassium: 0-0-10), de farine de plumes (riche en azote: 13-0-0) ou encore d'os fossile (riche en phosphore: 0-13-0).

 

Photo Armand Trottier, La Presse

Le transplanteur n'est pas coûteux, mais son utilisation semble inutile.