(Ottawa) C’est une histoire de bunkers.

Un à Soumy, où des humoristes s’installent sur une scène de fortune pour dérider une salle obscure remplie d’Ukrainiens qui fuient les bombardements russes.

Un à Kharkiv, dans un espace souterrain où un orchestre de chambre joue Vivaldi.

Un autre à Marioupol, dans les entrailles de l’aciérie Azovstal, où Anna Zaïtseva a passé plus de deux mois avec son bambin Svyatoslav, alors âgé de 6 mois.

« Je dois encore lui cacher le visage pour qu’il s’endorme, comme je le faisais pour le protéger des morceaux de plafond qui tombaient », raconte la jeune femme.

Née à Marioupol, où elle enseignait le français, Anna est au Canada pour la tournée de promotion du documentaire Freedom on Fire : Ukraine’s Fight for Freedom.

Elle est accompagnée de la journaliste Natalia Nagorna, qui est elle aussi à l’affiche du film réalisé par Evgeny Afineevsky, cinéaste israélo-américain.

Le petit Svyatoslav, lui, est resté à Berlin, où la famille s’est réfugiée. Enfin, pas toute la famille : Anna n’a pas signe de vie de son mari depuis six mois.

Je sais qu’il est en captivité, mais j’ignore où. Je sais aussi qu’il a une grave blessure au genou.

Anna Zaïtseva

Elle le sait parce qu’elle l’a vu dans une vidéo, le 16 mai dernier : « C’est la dernière fois que je l’ai vu vivant – en image », explique-t-elle dans les locaux de l’ambassade d’Ukraine au Canada.

C’est en bonne partie pour lui qu’elle a voulu participer au film du réalisateur à qui l’on doit Winter on Fire : Ukraine’s Fight for Freedom, offert sur Netflix.

« Mon mari et d’autres combattants sont encore prisonniers. Il faut que l’enjeu soit soulevé, surtout que l’hiver s’en vient », dit celle qui parle un français impeccable.

Une victoire plutôt qu’une autre

Le documentaire – dont la comédienne Helen Mirren a assuré en partie la narration – sera projeté jeudi au Musée des beaux-arts du Canada en présence de plusieurs dignitaires, dont la gouverneure générale du Canada, Mary Simon, ainsi que l’ambassadrice de Kyiv à Ottawa, Yulia Kovaliv.

Il voyagera ensuite aux États-Unis avec ses artisans, qui doivent aussi en profiter pour rencontrer des membres du Congrès américain.

Et on a espoir qu’il se retrouve sélectionné aux Oscar, comme Winter on Fire avant lui, en 2016.

PHOTO TIRÉE DU SITE IMDB

Le réalisateur Evgeny Afineevsky et la journaliste Natalia Nagorna

Honnêtement, ça m’importe plus qu’on gagne la guerre qu’un trophée.

Natalia Nagorna, journaliste

Malgré ses 20 ans de métier, la journaliste télé a été ébranlée par la couverture des évènements des derniers mois.

Dans le documentaire, on la voit s’y reprendre par deux fois avant de réussir à livrer un message d’appui aux troupes ukrainiennes, ses yeux bleus embués de larmes.

« Vous vous souvenez dans le plan tout juste avant, le soldat avec qui je marchais ? Il venait d’être tué », relate-t-elle en entrevue.

Elle essayait de dire : « Nous attendons que vous reveniez tous vivants. »

Une guerre du Moyen Âge

Quelques heures avant l’entretien, on apprenait que des frappes russes avaient fait des morts – encore – à Kyiv, d’où est originaire Natalia Nagorna.

Les missiles de croisière ont aussi provoqué des coupures massives d’électricité et d’eau dans la capitale ukrainienne.

Tout cela, parce que Vladimir Poutine prétend vouloir « dénazifier » le pays, peste la journaliste.

« Son but, c’est de détruire notre peuple, notre nation. Nos enfants », souffle-t-elle.

Quand Anna Zaïtseva a finalement été évacuée de l’aciérie Azovstal, labyrinthe de bunkers construit pendant la guerre froide, après 65 jours, elle a eu précisément ce sentiment.

« Ils ont essayé de nous enlever ce qui était en lien avec des symboles nationaux, par exemple mon médaillon avec le trident ukrainien », raconte-t-elle.

Un monogramme que porte aussi au cou Natalia Nagorna, selon qui l’armée russe a replongé le monde dans le Moyen Âge avec ses méthodes guerrières.

« C’est une guerre de civilisation. Une guerre digne du Moyen Âge », murmure-t-elle.

Des Orques et des Oompa Loompas

Dans les profondeurs de Soumy, alors même que les troupes russes s’embourbaient sur le champ de bataille en Ukraine, l’humoriste Ilya Glushenko ripostait avec des mots.

« On appelle l’armée russe les Orques, mais c’est inexact », lâchait-il en puisant dans ses références de la trilogie du Seigneur des anneaux.

« Les Orques font peur. Les soldats russes, eux, sont comme des Oompa Loompas intoxiqués aux sels de bain », écorchait le comique dans le bunker.

En savoir plus

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    Nombre de prix remportés jusqu’à présent par le documentaire sur le circuit des festivals en 2022, dont un pour le meilleur film (Mill Valley) et un autre pour le meilleur réalisateur (Savannah)
    source : IMDB