(Vlora) Sur un quai de la base navale albanaise de Pashaliman, d’où Moscou espérait jadis contrôler la Méditerranée, un sous-marin rescapé de l’ère soviétique rouille au soleil.  Aujourd’hui, les autorités hésitent sur l’avenir de ce témoin des relations tumultueuses entre le petit pays des Balkans et l’ex-URSS.

Publié le 22 mai
Briseida MEMA Agence France-Presse

« Si on ne sort pas vite le sous-marin de la mer, il risque de couler au fond des eaux et avec lui toute son histoire », prévient Neim Shehaj, 63 ans, ancien militaire qui consacre sa retraite à réparer le bâtiment.  

Ce sous-marin du projet 613, premiers submersibles soviétiques de l’après Seconde Guerre mondiale,  est le seul survivant des 12 bâtiments envoyés par Moscou à Pashaliman, dans la baie de Vlora, sur l’Adriatique, à la fin des années 1950. « D’ici je pourrais contrôler la Méditerranée jusqu’à Gibraltar », avait lancé Nikita Khrouchtchev en visitant les lieux en 1959, se souvient Jak Gjergji, ex-commandant de sous-marin de 87 ans.  

« Le but était d’installer ici une base militaire conjointe avec l’Union soviétique dans le cadre du pacte de Varsovie », l’alliance de l’Est conçue comme un contrepoids face à l’OTAN, explique le capitaine Eduart Jeminaj, un responsable de Pashaliman.

Mais le dictateur paranoïaque communiste Enver Hoxha avait fini par se fâcher avec Moscou auquel il reprochait son « révisionnisme ».  Brouille qui avait sérieusement compliqué la tâche des équipages mixtes de sous-mariniers.

« Les marins des deux pays ne se parlaient plus et les incidents étaient fréquents. Lorsqu’un marin russe a voulu hisser le drapeau rouge frappé de la faucille et du marteau, un Albanais l’a aussitôt déchiré avec rage », raconte le sous-marinier Gjergji.  

Salut littéraire

La rupture fut consommée en 1961 et huit sous-marins furent rappelés par Moscou.  

En 1997, sept ans après la chute du communisme, des émeutiers ruinés par une crise financière spéculative avaient pillé la base et dépouillé les sous-marins pour emporter armes, moteurs, ferraille et jusqu’aux lits des marins.  

Trois des quatre 613 restants furent vendus à la découpe par les autorités en 2009. Un seul bâtiment survécut, curieusement grâce à la littérature.  

Le grand écrivain albanais Ismaïl Kadaré évoqua le submersible dans son roman l’Hiver de la grande solitude, paru en 1973, consacré aux relations entre l’Albanie et l’URSS, lui attribuant par hasard le numéro 105. Quelques années plus tard, ce numéro fut peint sur le sous-marin en vue du tournage d’un film basé sur l’œuvre, cimentant sa notoriété.  

« C’est le seul numéro qui m’est venu à la tête au moment de l’écriture », explique l’auteur à l’AFP. « Depuis on connaît ce sous-marin avec ce numéro. C’est aussi grâce à ce numéro qu’il est à ce jour vivant ! »

Mais sa survie tient aussi aux efforts de l’ex-sergent Shehaj qui refourbit depuis des années les entrailles de l’engin de près de 76 mètres de long, réseau électrique, système de ventilation, poste de commandement, salle des torpilles… Il veille aux moindres détails tout en bouchant les trous dans la coque pour empêcher le submersible d’être submergé pour de bon.

« Il faut que les autorités décident vite ce qu’on doit faire avec, les risques sont majeurs, l’eau de mer accélère considérablement la corrosion », s’exclame-t-il.

Futur musée ?

Le ministère de la Culture, qui s’était engagé à restaurer le bâtiment, explique à l’AFP « transmettre le dossier » à celui de la Défense qui pourrait l’inclure dans un futur musée de la Guerre froide.

L’Albanie, désormais tournée vers l’Occident et membre de l’OTAN depuis 2009, a également proposé à l’Alliance atlantique de se servir de Pashaliman.  

Le site « revêt depuis l’Antiquité une grande importance du fait de sa position géostratégique, par où l’on peut contrôler tout le trafic en mer Adriatique mais aussi en Méditerranée », déclare à l’AFP Sabri Gjinollari, le commandant de la flottille albanaise.

Au sud de Pashaliman,  dans la base de Porto Palermo, on trouve d’impressionnants tunnels sous-marins anti-atomiques creusés dans la roche afin d’y abriter des torpilleurs chinois qui ne sont jamais arrivés.  

Car en 1978, Hoxha s’est aussi brouillé avec Pékin et les tunnels aujourd’hui abandonnés, auxquels l’AFP a pu avoir accès, accueillirent ensuite d’autres bâtiments dont les sous-marins soviétiques.

À l’intérieur, le silence est brisé seulement par le bruit des vagues. Une étoile rouge sur un mur délabré est l’unique vestige du passé communiste glorieux des lieux.  

Certains aimeraient que les tunnels, situés dans l’un des plus beaux coins de la riviera albanaise, deviennent également un musée.

Mais pas le commandant de la base Shkelqim Shytaj. « Si on demande l’avis des militaires, on préfèrerait qu’ils servent à l’armée, même en capacité réduite ».