Alors que la Cour pénale internationale annonce une enquête d’envergure sur les crimes de guerre perpétrés en Ukraine, une experte souligne que les troupes russes reproduisent actuellement ce qu’elles ont fait en Syrie

Publié le 18 mai
Marie-Claude Malboeuf
Marie-Claude Malboeuf La Presse

Destructions d’écoles et autres crimes de guerre

La Cour pénale internationale (CPI) et les États-Unis s’apprêtent à déployer des efforts sans précédent pour démontrer que le massacre de milliers de civils ukrainiens représente des crimes de guerre.

La CPI a annoncé mardi qu’une équipe de 42 enquêteurs et experts partirait pour l’Ukraine sans attendre. Et qu’il s’agit de sa « plus importante mission [en matière] d’effectifs jamais déployée sur le terrain en une seule fois ».

Quelques heures plus tard, Washington lançait un « observatoire du conflit » chargé de « recueillir, analyser et partager » les preuves susceptibles d’être utilisées contre les responsables d’« atrocités ».

L’envoi immédiat d’enquêteurs de la CPI est « une surprise », estime Marie Lamensch, membre associée de l’Observatoire de géopolitique et Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul Dandurand et coordonnatrice de projets au Montreal Institute for Genocide and Human Rights Studies de l’Université Concordia.

Généralement, il est très dur d’arriver sur des lieux de conflits quand c’est encore la guerre. Mais le fait que la Russie envahisse un pays a causé une espèce de choc en Occident. Et on amasse sur les réseaux sociaux de plus en plus de preuves qu’on n’avait pas avant.

Marie Lamensch

Les enquêteurs ukrainiens affirment avoir déjà recensé « plus de 8000 cas » présumés de crimes de guerre. D’après eux, la Russie a notamment bombardé plus de 1000 écoles, en plus d’hôpitaux.

« Quand des infrastructures pareilles sont visées, ce n’est pas seulement pour tuer les civils, c’est pour tuer le futur », affirme Marie Lamensch.

« Ce n’est pas un tir perdu quand on attaque de façon aussi systématique des lieux que l’armée peut très bien repérer sur des cartes. »

Les troupes russes reproduisent ce qu’elles ont fait en Syrie, souligne la chercheuse.

Des fléchettes meurtrières

Les Ukrainiens qui retournent vivre en banlieue de Kyiv y découvrent des fléchettes acérées comme des rasoirs. Ces armes miniatures sont cachées par milliers dans des obus, qui les propulsent sur de grandes distances en explosant.

Bien que leur emploi contre les civils soit interdit, elles ont aussi été retrouvées dans les cadavres des victimes de Boutcha, a affirmé Liudmila Denisova, ombudswoman ukrainienne pour les droits de la personne.

« C’est vraiment conçu pour endommager au maximum le corps, dénonce Mme Lamensch. Les Russes ont l’habitude d’utiliser des armes particulièrement horribles. »

PHOTO REUTERS/SPUTNIK

Le président de la Russie, Vladimir Poutine, au sommet de l’Organisation du traité de sécurité collective au Kremlin, à Moscou, lundi

Poutine agit en « colonel »

Le président de la Russie, Vladimir Poutine, s’ingère dans la planification des mouvements des soldats comme s’il était un colonel, d’après des sources militaires citées dans The Guardian.

« Généralement, c’est très mauvais signe quand les politiciens ne font plus confiance à ce que font les militaires professionnels sur le terrain. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Hitler s’est constamment mêlé des opérations sur le front de l’Est », analyse Michel Fortmann, spécialiste en relations internationales et en stratégies militaires à l’UdeM.

La semaine dernière, les Russes ont échoué plusieurs fois à traverser une rivière stratégique dans la région du Donbass, leurs manœuvres se terminant en bains de sang. Le désastre, trahi par des photos aériennes, a provoqué la colère de mères ou de conjointes de soldats.

En entrevue à la télévision d’État russe, un chroniqueur militaire a prédit que la situation se dégraderait encore pour les troupes de Poutine.

« Nous ne devrions pas avaler les informations tranquillisantes parfois diffusées au sujet de l’effondrement moral et psychologique des forces armées ukrainiennes. Tout cela est faux », a décrété Mikhail Khodaryonok.

Nous sommes en plein isolement géopolitique et, même si nous détestons l’admettre, la quasi-totalité du monde est contre nous. Et c’est à cette situation que nous devons échapper.

Mikhail Khodaryonok, chroniqueur militaire russe

L’Ukraine a suspendu mardi les négociations avec la Russie en déclarant que son adversaire refuse de « comprendre » la situation. Les élites politiques russes « ont peur de dire la vérité, c’est-à-dire qu’il faut se retirer de la guerre selon des conditions tout à fait différentes de celles initialement annoncées », a déclaré un membre de la délégation ukrainienne, Mykhaïlo Podoliak.

PHOTO REUTERS/LEHTIKUVA

La première ministre de la Finlande, Sanna Marin, observe la séance plénière du parlement d’Helsinki, les législateurs ayant voté que la Finlande allait demander l’adhésion à l’OTAN.

« Un élément dissuasif crucial »

Dans un revirement historique, la Suède et la Finlande déposeront conjointement leurs candidatures à l’OTAN, mercredi matin. La veille, 95 % des parlementaires finlandais ont voté en faveur de l’adhésion à l’organisation.

Cette fois, la Russie n’a pas brandi de menaces nucléaires. « Le discours de Poutine s’est un peu calmé parce qu’il est totalement embourbé en Ukraine et qu’il est devenu un paria international. Il ne peut pas prendre un front de plus », affirme Marie Lamensch.

Selon Michel Fortmann, l’OTAN franchit au contraire un pas majeur.

Accueillir la Finlande et la Suède lui permettra d’accéder à leurs petites îles situées au milieu de la mer Baltique, ce qui est essentiel pour contrôler l’espace aérien dans la région et protéger les trois pays baltes. « C’est un élément dissuasif crucial pour la Russie », affirme le politologue.

PHOTO ALEXEI ALEXANDROV, ASSOCIATED PRESS

Des bus avec des militaires ukrainiens évacués de l’aciérie Azovstal, à Marioupol, sont escortés par des véhicules blindés russes vers une prison à Olyonivka.

L’Ukraine cède Marioupol

Mardi, la Russie était en voie d’occuper totalement la ville portuaire de Marioupol, aujourd’hui en ruines.

Les autorités ukrainiennes ont déclaré qu’elles s’efforçaient d’extraire les derniers soldats toujours retranchés dans une immense aciérie après des mois d’affrontements.

Lundi, 260 combattants de la même garnison ont rendu les armes et été faits prisonniers, d’après le ministère russe de la Défense.

L’Ukraine espère les échanger, mais le parlementaire russe Vyacheslav Volodin a prétendu qu’il y avait des « criminels de guerre » parmi les défenseurs de Marioupol, ajoutant qu’ils devaient donc être jugés plutôt qu’échangés.

Avec l’Associated Press, l’Agence France-Presse, The Guardian, Reuters et CN

* Une version antérieure de ce texte citait Miriam Cohen, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur la justice internationale et les droits fondamentaux et chercheuse à l’Université de Montréal. Un malentendu hors de notre contrôle a fait en sorte que ces citations auraient plutôt dû être attribuées à Marie Lamensch, membre associée de l’Observatoire de géopolitique et Observatoire des conflits multidimensionnels de la Chaire Raoul Dandurand et coordonnatrice de projets au Montreal Institute for Genocide and Human Rights Studies de l’Université Concordia. Nos excuses.

En savoir plus

  • 27 000
    Nombre estimé de soldats russes tués en Ukraine à ce jour
    Source : ministère de la Défense de l’Ukraine
    De 2500 à 3000
    Nombre estimé de soldats ukrainiens tués à ce jour
    Source : ministère de la Défense de l’Ukraine