(Kyiv) Les accusations contre Moscou de commettre des crimes de guerre en Ukraine se sont multipliées jeudi, à mesure que les victimes civiles augmentaient dans des attaques sanglantes menées par l’armée russe.

Mis à jour le 17 mars
Dmytro GORSHKOV et Emmanuel DUPARCQ Agence France-Presse

Et Moscou semble de plus en plus isolée. La Russie a renoncé à tenir vendredi un vote au Conseil de sécurité de l’ONU sur une résolution liée à la guerre en Ukraine, faute de soutien de ses plus proches alliés, ont indiqué jeudi à l’AFP des diplomates.

« Ils ont fait appel au co-parrainage » pour leur texte portant selon eux sur l’humanitaire « et il n’y a pas eu de retour », a indiqué un ambassadeur sous couvert d’anonymat, laissant entendre que ni la Chine ni l’Inde ne soutenaient l’initiative controversée russe et n’auraient voté en sa faveur.

PHOTO UKRAINE'S STATE EMERGENCY SERVICE PAR REUTERS

Des pompiers combattent un feu provoqué par des frappes russes à Kyiv.

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a imploré jeudi les Occidentaux d’aider à « arrêter cette guerre », au moment où une frappe russe faisait au moins 27 morts dans l’est du pays, après trois semaines d’une offensive de Moscou qui ne donne aucun signe de répit malgré la poursuite de pourparlers.

Les auteurs de crimes de guerre en Ukraine devront « rendre des comptes » devant la justice internationale, ont de leur côté averti les ministres des Affaires étrangères du G7 dans une déclaration commune, soulignant que la « collecte de preuves » était en cours.

Une accusation reprise par le chef de la diplomatie américaine : « Cibler intentionnellement des civils est un crime de guerre. Après tant de destructions ces trois dernières semaines, je trouve difficile de conclure que les Russes font autre chose que cela », a déclaré jeudi Antony Blinken.

« Voyou »

Le président Joe Biden, qui avait qualifié mercredi Vladimir Poutine de « criminel de guerre », l’a traité le lendemain de « voyou » et de « dictateur sanguinaire ».

Évoquant les pourparlers en cours entre Kyiv et Moscou, M. Blinken a estimé que la Russie n’avait pas démontré jusqu’ici « d’effort significatif ».

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Le secrétaire d'État américain, Antony Blinken

« D’un côté, nous saluons l’Ukraine qui reste à la table des négociations alors qu’elle est sous les bombes, et de l’autre côté, je n’ai pas vu d’effort significatif de la part de la Russie pour mettre fin par la diplomatie à la guerre qu’elle mène », a-t-il dit.

M. Blinken a par ailleurs assuré que le président Joe Biden allait menacer son homologue chinois Xi Jinping, avec lequel il doit s’entretenir vendredi, de représailles si la Chine devait « soutenir l’agression russe », notamment par l’envoi d’aide militaire à Moscou.  

Le président ukrainien a pour sa part lancé : « Un peuple est en train d’être détruit en Europe », en s’adressant par visioconférence au Bundestag allemand. « Aidez-nous à arrêter cette guerre ! » a-t-il ajouté, ovationné par les députés.

L’Ukraine vit depuis trois semaines au rythme des annonces de frappes russes meurtrières sur ses villes, qu’elle accuse le Kremlin de viser à dessein. Dernière en date, une frappe d’artillerie a fait au moins 27 morts jeudi matin à Merefa, près de la ville assiégée de Kharkiv (est).

Théâtre « sciemment » visé

« Une école et un centre culturel ont été détruits. 21 personnes ont été tuées et 25 blessées, dont 10 sont dans un état grave », a annoncé le parquet régional.

PHOTO AZOV BATTALION PAR ASSOCIATED PRESS

Les sauveteurs cherchent des survivants dans les débris du théâtre de Marioupol.

Les regards étaient également tournés jeudi vers Marioupol, ville portuaire du sud-est assiégée et où Volodymyr Zelensky a accusé mercredi l’aviation russe d’avoir « sciemment » bombardé un théâtre où étaient réfugiés des centaines d’habitants.

« Le monde doit finalement admettre que la Russie est devenue un État terroriste », avait-il ajouté.

La mairie de ce port stratégique sur la mer d’Azov, selon laquelle « plus d’un millier » de personnes se trouvaient dans un abri antiaérien sous le théâtre, a indiqué jeudi après-midi ne pas connaître encore le bilan de cette frappe qui a détruit en grande partie le bâtiment.

Le déblayage des décombres se poursuit malgré les bombardements incessants, mais « les informations sur les victimes sont toujours en cours de clarification », a indiqué la municipalité sur Telegram.  

La Russie a affirmé ne pas avoir bombardé la ville, et avancé que l’immeuble avait été détruit par le bataillon nationaliste ukrainien Azov.

Selon le ministre italien de la Culture, Rome est « disposée à reconstruire le théâtre ». « Le gouvernement a approuvé ma proposition d’offrir à l’Ukraine les ressources et les moyens pour le reconstruire dès que possible », a-t-il tweeté. « Les théâtres de tous les pays appartiennent à l’humanité tout entière ».

Situation « critique » à Marioupol

Selon la mairie de Marioupol, la situation est « critique » avec des bombardements russes « ininterrompus » et des destructions « colossales ».  

Selon les premières estimations, environ 80 % du parc de logement de la ville a été détruit.  

Des personnes ayant réussi à fuir ont raconté avoir fait fondre de la neige pour boire et cuire le peu de nourriture disponible sur des braseros.

« Ils tirent tellement de roquettes, il y a beaucoup de corps de civils morts dans les rues », a raconté à l’AFP Tamara Kavounenko, 58 ans, qui vivait au centre-ville.

Selon Iryna Verechtchouk, vice-première ministre ukrainienne, 8 couloirs humanitaires sur 9 ont fonctionné jeudi et 3810 civils ont été évacués des zones de combats.

Depuis le début de l’offensive le 24 février, les forces russes n’ont encore revendiqué la prise d’aucune grande ville ukrainienne, même si elles ont nettement progressé dans le sud et semblent avancer dans l’est du pays.

Selon l’ONG Human Rights Watch (HRW), les forces russes ont notamment utilisé des bombes à sous-munitions les 7, 11 et 13 mars, sur la ville de Mykolaïv, proche d’Odessa. Neuf personnes sont mortes le 13 mars, qui faisaient la queue à un distributeur, selon l’organisation.

Les bombardements se poursuivent aussi sur Kharkiv, deuxième ville du pays, où au moins 500 personnes ont été tuées depuis le début de la guerre.

Sifflement

À Kyiv, une frappe sur un immeuble a tué une personne jeudi à l’aube.

« J’ai entendu un sifflement et mon mari m’a appelée en criant. On habite au rez-de-chaussée, les fenêtres se brisaient. Le principal, c’est qu’on soit vivants », a dit à l’AFP Iryna Voïnovska, 55 ans, en sanglots. « Malheureusement, une femme est morte au 16e étage, écrasée par une gazinière ».

La capitale a repris lentement vie jeudi après la levée d’un couvre-feu imposé depuis mardi soir.

Mais les rues, ponctuées de points de contrôle et de sacs de sable, restaient quasiment désertes. La ville s’est vidée d’au moins la moitié de ses 3,5 millions habitants.

Aucun bilan global n’a jamais été fourni, même si le président Zelensky a mentionné le 12 mars la mort d’« environ 1300 » militaires ukrainiens, tandis que Moscou n’a que rapporté près de 500 morts dans ses rangs le 2 mars.

Cent-huit enfants ont été tués et 120 blessés dans le pays depuis l’invasion russe, a indiqué jeudi le Parquet général ukrainien.

Plus de trois millions d’Ukrainiens ont pris les routes de l’exil, en grande majorité vers la Pologne. Des milliers d’entre eux poursuivent leur voyage vers d’autres pays, comme la Suède : Stockholm estime qu’ils arrivent au rythme de près de 4000 personnes par jour, et n’exclut pas d’en recevoir jusqu’à 200 000.

Vladimir Poutine a martelé mercredi dans un discours que l’offensive était « un succès ». Son porte-parole Dmitri Peskov a affirmé que la « majorité écrasante » des Russes soutenait la ligne décidée par le président russe.

Les autres sont des « traîtres » et le conflit les révèle, permettant une « purification » de la société, a-t-il ajouté, alors que nombre de Russes opposés au Kremlin ont quitté le pays depuis le début de l’offensive.

« Accord de sécurité collective »

Malgré la détermination qu’affichent les deux camps, des pourparlers se poursuivent en parallèle par visioconférence au niveau de délégations.

Le ministre turc des Affaires étrangères Mevlut Cavusoglu, en visite à Lviv (ouest de l’Ukraine), a indiqué que Kyiv avait « fait une offre sur l’accord de sécurité collective : P5 (les cinq membres permanents du Conseil de sécurité, NDLR), plus Turquie et Allemagne ».

« Lors de mes contacts à Moscou hier, j’ai vu que la Fédération de Russie […] pouvait accepter une telle offre », a précisé le ministre.

La veille, l’Ukraine avait rejeté la proposition russe d’un simple statut de pays neutre, exigeant des « garanties de sécurité absolues ».

Frappée par de lourdes sanctions, la Russie a cependant apparemment échappé pour l’instant au défaut de paiement sur sa dette : selon une source proche du dossier, la banque JPMorgan a bien reçu le paiement d’une tranche d’intérêts de 117,2 millions de dollars qui arrivait à échéance.