Le mouvement antiguerre en Russie a pris de l’ampleur samedi. Après l’arrestation de centaines de manifestants, le mouvement de contestation s’est déplacé en ligne, où près d’un million de personnes ont demandé un cessez-le-feu immédiat en Ukraine.

Publié le 27 février
Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse

« En ce moment, la guerre en Ukraine n’est pas populaire en Russie. Non seulement il y a eu des manifestations dans plus de 50 villes, mais il y a aussi des pétitions », observe Guillaume Sauvé, chercheur au Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal et chargé de cours au département de science politique de l’UQAM.

Une pétition sur le site internet Change.org contre la guerre avec l’Ukraine a obtenu plus de 800 000 signatures en deux jours. Les auteurs exigent un cessez-le-feu immédiat et le retrait des troupes russes du pays voisin.

« Faites partie du mouvement antiguerre, opposez-vous à la guerre. Faites-le au moins pour montrer au monde entier qu’en Russie, il y avait, il y a et il y aura des gens qui n’accepteront pas la mesquinerie créée par les autorités, qui ont transformé l’État et les peuples de Russie en instruments de crimes », écrit l’auteur de la pétition.

Le journal russe Novaïa Gazeta s’est également prononcé contre la guerre. En une du numéro de vendredi, on pouvait lire : « LA RUSSIE. BOMBARDE. L’UKRAINE. »

IMAGE TIRÉE DE TWITTER

Une du numéro de vendredi du journal russe Novaïa Gazeta. « LA RUSSIE. BOMBARDE. L’UKRAINE. », peut-on lire.

Dmitri Mouratov, rédacteur en chef du journal et lauréat du prix Nobel de la paix en 2021, a déclaré sur Twitter : « Nous publierons ce numéro de Novaïa Gazeta en deux langues – ukrainien et russe. Parce que nous ne reconnaissons pas l’Ukraine comme un ennemi et l’ukrainien comme la langue de l’ennemi. Et nous ne le reconnaîtrons jamais. »

Un « geste fort » de la part d’un personnage important de la sphère médiatique, estime M. Sauvé.

Pour la paix

Les drapeaux ukrainiens se multipliaient sur les photos de profil Facebook, tandis que le mot-clic #нетвойне (non à la guerre) était en tête des tendances sur Twitter samedi.

La même journée, le musée d’art contemporain de Moscou Garage, fondé par l’oligarque proche du Kremlin Roman Abramovitch, a annoncé fermer ses portes, refusant d’« entretenir l’illusion de la normalité ».

Elena Tchernenko, journaliste du quotidien économique Kommersant, a raconté avoir été exclue du groupe de journalistes suivant le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, pour avoir lancé une pétition antiguerre parmi ses collègues.

Par ailleurs, deux députés communistes qui avaient voté pour la reconnaissance de l’indépendance des séparatistes prorusses de l’est de l’Ukraine mardi ont dénoncé l’invasion. « J’ai voté pour la paix, pas pour la guerre […], pas pour qu’on bombarde Kiev », a écrit le député Mikhaïl Matveïev.

Contexte différent

La situation est bien différente de celle de 2014, lors de l’annexion de la Crimée, où le gouvernement avait un soutien quasi unanime de la population, observent les experts. « Dans les sondages, c’était environ 90-95 % en faveur de l’annexion de la Crimée », se remémore M. Sauvé.

« Les Russes ont toujours considéré que la Crimée était russe et l’histoire leur donne raison », renchérit Tristan Landry, professeur au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke.

Cette fois-ci, la situation est différente. Il y a beaucoup de gens en Russie qui ne sont pas d’accord [avec la guerre en Ukraine].

Tristan Landry, professeur au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke

Par ailleurs, l’Ukraine a une signification particulière pour les Russes, soutient M. Sauvé. « C’est un pays dont ils sont très proches. Une grande proportion de la population a de la famille en Ukraine. Des familles se trouvent des deux côtés du front », dit-il.

Arrestations et répressions

À Moscou comme à Saint-Pétersbourg, des milliers de Russes ont manifesté ces derniers jours pour protester contre l’invasion de l’Ukraine lancée au petit matin jeudi par le président Vladimir Poutine.

Jusqu’à présent, plus de 3000 personnes ont été arrêtées par la police lors de manifestations contre la guerre dans 51 villes, selon l’ONG spécialisée OVD-Info.

Le gouvernement avait mis en garde les Russes contre toute action de protestation, déclarant que les participants à des rassemblements s’exposaient à des poursuites. Moscou n’a jamais levé ses restrictions sanitaires liées à la COVID-19 visant les manifestations, sauf pour les rassemblements favorables au pouvoir.

Selon les spécialistes, il est probable que le mouvement de contestation mène à encore plus de répression en Russie. « C’est la réaction qu’ont toujours les autorités : quand il y a des manifestations, il y a des arrestations et des peines très lourdes », indique M. Landry.

Bien qu’il soit difficile d’imaginer qu’un mouvement de contestation puisse perdurer dans ce contexte de répression, il n’en demeure pas moins que le mouvement actuel affaiblit le régime instauré par Poutine, conclut M. Sauvé.

Avec l’Agence France-Presse