Délire résultant de la COVID longue, cancer, maladie de Parkinson, maux de dos, paranoïa, folie. Des rumeurs circulent sur la stabilité mentale et l’état de santé du dirigeant russe, Vladimir Poutine. Des experts mettent toutefois en garde contre la propension à accoler une étiquette à quelqu’un pour expliquer sa conduite.

Publié le 26 février
Alice Girard-Bossé
Alice Girard-Bossé La Presse

« On essaie de trouver des explications miracles, où tout dépendrait de la santé et de la personnalité de Poutine », affirme d’emblée Guillaume Sauvé, chercheur au centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal et chargé de cours au département de science politique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Le journal britannique Daily Mail a fait état de rumeurs, vendredi, selon lesquelles l’homme fort du Kremlin souffrirait de « délire et de confusion » à cause de la COVID longue, qu’il serait atteint de cancer ou de la maladie de Parkinson.

En début de semaine, le secrétaire d’État français aux Affaires européennes, Clément Beaune, a déclaré que le discours de Poutine était « délirant » et « paranoïaque ». Au cours de son déplacement à Moscou le 7 février, Emmanuel Macron avait également confié avoir trouvé Poutine « plus raide, plus isolé, parti dans une sorte de dérive à la fois idéologique et sécuritaire ».

PHOTO THIBAULT CAMUS, ARCHIVES REUTERS

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine, lors de leur rencontre le 7 février

Par ailleurs, le président tchèque, Miloš Zeman, a qualifié Poutine de « fou » après le début de l’invasion.

Le professeur Sauvé déplore qu’on recoure à des rumeurs pour expliquer la conduite du président. « De manière générale, on a plus de chances de comprendre un phénomène si on ne part pas du principe que la personne qui agit est folle, parce qu’on ne comprend pas ce qu’elle fait », estime-t-il.

Manque de compréhension

Diagnostiquer à Poutine un problème de santé mentale est une façon de nous rassurer, estime la psychologue clinicienne Geneviève Beaulieu-Pelletier, professeure à l’UQAM. « Ça donne une raison pour laquelle il est méchant », dit-elle.

Elle estime que sur le plan politique, ça peut aussi être une tentative de dévaloriser son adversaire. « Le fait d’avoir un trouble de santé mentale, ça vient parfois fragiliser la prestance de l’autre. »

Il peut être dangereux d’avancer de telles rumeurs sur l’état de santé de Poutine, puisque « ça nous empêche de nous concentrer sur les réels enjeux qui ont mené à ses agissements », ajoute-t-elle.

Si Poutine devient le représentant de ce que c’est qu’avoir un problème de santé mentale, ce n’est pas souhaitable du tout.

Geneviève Beaulieu-Pelletier, psychologue clinicienne et professeure à l’UQAM

Pour Tristan Landry, professeur au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke, ces rumeurs peuvent venir d’un manque de compréhension. « On est tellement accoutumés à voir les choses de notre point de vue occidental que c’est difficile de se mettre dans la peau des Russes », explique-t-il.

Le mépris

En 2014, l’ex-chancelière allemande Angela Merkel avait également émis quelques réserves sur la santé mentale de Vladimir Poutine. « Il a perdu tout contact avec la réalité […] Il est dans un autre monde », avait-elle confié au président Barack Obama, selon des propos rapportés par la presse américaine.

La même année, Ian H. Robertson, neuroscientifique et psychologue clinicien, avait écrit dans la revue américaine Psychology Today que le cerveau de Poutine avait « été tellement modifié sur le plan neurologique et physique qu’il [croyait] fermement et sincèrement que sans lui, la Russie [était] condamnée ».

Le pouvoir absolu pendant de longues périodes vous rend aveugle aux risques, très égocentrique, narcissique et totalement dépourvu de conscience de soi. Il vous fait également voir les autres personnes comme des objets, et la conséquence émotionnelle et cognitive de tout cela est… le mépris.

Ian H. Robertson, neuroscientifique et psychologue clinicien, à propos de Vladimir Poutine en 2014

Le neuroscientifique avait ajouté que l’homme fort du Kremlin avait du mépris pour ce qu’il considérait presque comme étant des « dirigeants occidentaux faibles » et pour leurs institutions, comme les traités internationaux et les lois internationales.

Le professeur Sauvé n’abonde pas dans le même sens. « On sait depuis plusieurs années qu’il est calculateur, plutôt rationnel, froid, méthodique et cynique, énumère-t-il. Mais je ne pense pas que c’est quelqu’un qui a un mépris de l’Occident ou qui est fou. »

Quand Poutine est arrivé au pouvoir en 2000, il a tenté de se rapprocher de l’Occident et de rétablir les ponts, en vain, indique le professeur. « C’est probablement quelqu’un qui se sent trahi et humilié par l’Occident », conclut-il.

Avec l’Agence France-Presse