(Bayonne) Trois millions d’euskos circulent au Pays basque français, territoire deux fois grand comme le parc du Mont-Tremblant et peuplé de seulement 300 000 habitants. Créée en 2013, cette monnaie locale est la plus importante d’Europe. L’eusko a pour objectif de faire croître l’économie du territoire en favorisant le commerce et la production de proximité. Mais il a aussi un objectif culturel : promouvoir la langue basque.

Publié le 28 nov. 2021
Myriam Boulianne
Myriam Boulianne Collaboration spéciale

À première vue, les billets alignés sur le comptoir du Café des Pyrénées à Bayonne, plus grande ville du Pays basque français, situé dans le sud-ouest de l’Hexagone, ressemblent à des euros. Mais de plus près, les coupures de 1, 2, 5, 10 et 20 euskos affichent des photos inhabituelles : une txalaparta (instrument de percussion basque), un tableau noir avec les pronoms Nor-Nori-Nork (qui, quoi, à qui), ou encore un vignoble cerné de montagnes. « Quand tu as des euskos en main, ça t’incite toujours un peu plus à parler basque », explique Sandrine Dulong, propriétaire du café bayonnais, dans un accent typique du sud de la France qui accentue les n et roule les r.

Pour adhérer à l’eusko, les commerçants doivent s’impliquer activement dans la promotion de la langue basque, l’euskera. S’ils ne sont pas bascophones, ils doivent choisir entre l’affichage bilingue (heures d’ouverture, menu, etc.) ou 20 heures de cours de basque. Objectif : assurer un accueil minimum en langue basque. « Cette langue mérite d’être sauvegardée, mais pour ça, il faut la faire vivre », plaide le cofondateur de la monnaie, Dante Edme-Sanjurjo, un ancien journaliste en économie sociale et solidaire.

PHOTO RENAUD LABELLE, COLLABORATION SPÉCIALE

Dante Edme-Sanjurjo, cofondateur de l’eusko

Selon l’Office public de la langue basque, environ 20 % de la population locale comprend et parle cette langue considérée comme l’une des plus anciennes d’Europe. Le basque est également classé « langue vulnérable » par l’UNESCO.

Au Café des Pyrénées, Iza se prélasse sur la terrasse et paiera son café allongé en euskos. La femme de 48 ans fait partie des 4000 particuliers adhérents, qui peuvent s’approvisionner dans la monnaie locale chez 1200 commerçants et producteurs. Elle affirme dépenser en moyenne 50 euskos (soit 50 euros) par semaine. Si le principe de soutenir l’économie locale l’a convaincue, celui de sauvegarde de l’euskera l’a séduite.

Quand j’entre dans un commerce qui accepte l’eusko, j’ai toujours le réflexe de parler en basque.

Iza, rencontrée dans un café de Bayonne

À La Crêperie d’Aurélie, située sur le bord du fleuve Adour à Bayonne, la propriétaire Aurélie Pitois propose son menu en langue basque depuis septembre 2021. « J’ai laissé ma carte à l’équipe de l’eusko et ils me l’ont renvoyée toute traduite deux mois plus tard », relate l’entrepreneure d’origine bretonne. « Je ne suis pas d’ici, donc pour moi, c’était important de m’adapter à la région », affirme celle qui n’a obtenu que trois paiements en euskos depuis son adhésion, en septembre 2020.

PHOTO RENAUD LABELLE, COLLABORATION SPÉCIALE

Selon l’équipe de l’eusko, 61 % des utilisateurs déclarent dépenser davantage dans les petits commerces depuis leur adhésion.

Depuis 2013, 750 commerces et entreprises adhérents se sont engagés à offrir l’affichage bilingue. De ce nombre, 280 l’ont déjà fait, 250 sont en train de le faire. Et les autres ? « Il faut encore aller les voir, explique M. Edme-Sanjurjo. On fait entrer de 25 à 30 nouvelles entreprises dans le réseau chaque mois. On n’est pas assez nombreux pour tout suivre. »

La librairie Bookstore à Biarritz est d’ailleurs passée entre les mailles du filet. « On ne nous a rien demandé », affirme Kristel Bourg, la gérante. Même si elle habite au Pays basque depuis 25 ans, la native de Bordeaux ne parle pas l’euskera et ne compte ni afficher en basque ni suivre des cours. « Je serais bien embêtée de me plier à ces règles-là », admet celle qui estime à 5 % ses ventes payées en monnaie locale.

« Militant, sans être indépendantiste »

Dante Edme-Sanjurjo ne le cache pas, il y a des commerçants qui sont réticents à l’idée de rejoindre le réseau. « Trop basque », « trop indépendantiste », « trop fermé ». Les étiquettes qu’on colle à l’eusko, son cofondateur les a toutes entendues. « Ces perceptions fausses nous ferment des portes, regrette le natif de Bayonne. On est des militants, mais on peut vouloir sauvegarder le basque sans être indépendantiste. »

Une monnaie complémentaire, c’est toujours militant. Derrière chacune d’elles, il y a un projet politique qui repose sur des objectifs souvent solidaires ou environnementaux. La particularité de l’eusko, c’est que les fondateurs ont ajouté l’objectif de la langue basque.

Julien Milanesi, maître de conférences en économie à l’Université Paul-Sabatier de Toulouse

Entre 300 et 400 monnaies locales circuleraient dans le monde, selon Jérôme Blanc, économiste spécialiste des monnaies locales à Sciences Po Lyon, ville où a été créée la Gonette. En Europe, il y a aussi le Chiemgauer en Bavière ou le Bristol Pound en Angleterre. Au Québec, on trouve entre autres La Chouenne dans Charlevoix ou L’îlot à Montréal, qui restent peu connues.

Et que réserve l’avenir pour l’eusko ? Étendre le projet au Pays basque espagnol ? « C’est une possibilité », indique M. Edme-Sanjurjo. Mais la priorité, insiste-t-il, c’est d’encourager davantage de particuliers, de commerçants et même de touristes à utiliser l’eusko et à intégrer la langue basque dans leurs communications. « C’est une bataille culturelle à gagner, défend-il. Le basque doit vivre à égalité avec le français. »