(Londres) L’échec du gouvernement britannique à imposer un confinement dès le début de la pandémie de COVID-19 figure parmi les pires erreurs de santé publique d’Angleterre, ont conclu mardi des législateurs dans le premier rapport complet du pays sur la pandémie.

Danica Kirka Associated Press

Ce retard a entraîné des milliers de morts inutiles et découle de l’échec des ministres du gouvernement à remettre en question les recommandations des conseillers scientifiques, entraînant un niveau dangereux de « pensée de groupe » qui les a amenés à rejeter les stratégies plus agressives adoptées en Asie de l’Est et du Sud-Est, indique le rapport.

Ce n’est que lorsque le National Health Service britannique a risqué d’être submergé par une augmentation rapide des infections que le gouvernement conservateur du premier ministre Boris Johnson a finalement ordonné un confinement, à la fin de mars 2020.

« Les décisions sur les confinements et la distanciation physique au cours des premières semaines de la pandémie – et les conseils qui y ont conduit – se classent parmi les échecs de santé publique les plus importants que le Royaume-Uni ait jamais connus », dit le rapport conjoint des comités de science et de santé de la Chambre des communes. « Aussi douloureux que cela puisse être, le Royaume-Uni doit tirer des leçons des raisons pour lesquelles cela s’est produit si nous voulons nous assurer que cela ne se répétera pas. »

Les législateurs ont déclaré que leur enquête visait à découvrir pourquoi le Royaume-Uni avait eu des performances « significativement pires » que de nombreux autres pays au cours de la période initiale de la pandémie. Le Royaume-Uni a enregistré plus de 137 000 morts attribuables au coronavirus, le bilan le plus élevé d’Europe après la Russie.

Mais les responsables gouvernementaux ont déclaré qu’ils avaient fait ce qu’ils pouvaient avec les informations dont ils disposaient en temps de crise.

« C’était une pandémie sans précédent », a déclaré le ministre Stephen Barclay à Sky News. « Nous en apprenions au fur et à mesure, et bien sûr, avec le recul, il y a des choses que nous savons maintenant que nous ne savions pas à l’époque. »

Les familles endeuillées ont réagi au rapport parlementaire avec indignation, furieuses que les personnes mortes de la COVID-19 aient été à peine mentionnées dans le document de 150 pages. Elles ont déclaré que le comité mixte n’était intéressé qu’à « parler à leurs collègues et amis ».

« Le rapport qu’il a produit est risible et plus intéressé par les arguments politiques sur la possibilité d’apporter des ordinateurs portables aux réunions que par les expériences de ceux qui ont tragiquement perdu des parents, des partenaires ou des enfants à cause de la COVID-19 », a déploré Hannah Brady, porte-parole d’une organisation de familles endeuillées en raison de la COVID-19. « Il s’agit d’une tentative d’ignorer et de manipuler les familles endeuillées, qui verront [le rapport] comme une insulte. »

Les législateurs ont publié leurs conclusions au milieu de la frustration suscitée par le calendrier d’une enquête publique officielle sur la réponse du gouvernement à la COVID-19. M. Johnson a indiqué que l’enquête commencerait au printemps prochain.

Le rapport s’est appuyé sur les récits de 50 témoins, dont l’ancien secrétaire à la Santé Matt Hancock et l’ancien stratège du gouvernement Dominic Cummings. Il a été approuvé à l’unanimité par 22 législateurs des trois plus grands partis au Parlement : les conservateurs au pouvoir, le Parti travailliste d’opposition et le Parti national écossais.

Les comités ont salué l’accent mis dès le début par le gouvernement sur le vaccin comme moyen ultime de sortir de la pandémie et sa décision d’investir dans le développement de vaccins. Ces décisions ont conduit au succès du programme d’inoculation de la Grande-Bretagne, qui a vu près de 80 % des personnes de 12 ans et plus être complètement vaccinées.

« Des millions de vies seront finalement sauvées grâce à l’effort mondial de vaccination dans lequel le Royaume-Uni a joué un rôle de premier plan », ont déclaré les comités.

Mais ils ont également critiqué le programme de test et de traçabilité du gouvernement, affirmant que ses performances lentes, incertaines et souvent chaotiques entravaient la réponse de la Grande-Bretagne à la pandémie.

La stratégie du gouvernement au cours des trois premiers mois de la crise reflétait les avis scientifiques officiels selon lesquels une infection généralisée était inévitable étant donné que la capacité de test était limitée ; qu’il n’y avait aucune perspective immédiate pour un vaccin ; et que l’on était convaincu que le public n’accepterait pas un long confinement, selon le rapport. En conséquence, le gouvernement a simplement cherché à gérer la propagation du virus, au lieu d’essayer de l’arrêter complètement.

Le rapport a décrit cela comme une « erreur initiale grave » que le Royaume-Uni a partagée avec de nombreux pays d’Europe et d’Amérique du Nord.

« Il y avait un courant de pensée selon lequel la façon dont vous abordez une pandémie devrait être comparable à une pandémie de grippe », a déclaré Jeremy Hunt, ancien ministre britannique de la Santé qui dirige maintenant la commission de la santé du Parlement. « Je faisais également partie de cette réflexion de groupe, quand j’étais secrétaire à la Santé. »

M. Hunt a déclaré qu’avant que le coronavirus frappe, « une université américaine avait déclaré que nous étions le deuxième pays le mieux préparé au monde » pour une pandémie.

« Nous savons que ce n’était manifestement pas le cas », a-t-il conclu.

Trish Greenhalgh, professeure en services de soins de santé primaires à l’Université d’Oxford, a noté que le rapport « fait allusion à une relation moins que saine » entre le gouvernement et les organismes scientifiques. Alors que la COVID-19 tue toujours des centaines de personnes chaque semaine en Grande-Bretagne, les comités consultatifs continuent de débattre exactement des preuves « suffisamment définitives » pour être considérées comme certaines, a-t-elle déclaré.

« L’incertitude est une caractéristique déterminante des crises », a dit Mme Greenhalgh. « Oserons-nous remplacer ‟suivre la science” par ‟délibérer sur ce qu’il y a de mieux à faire lorsque le problème est urgent, mais que la certitude nous échappe” ? Ce rapport suggère qu’à moins que nous ne voulions continuer à répéter les erreurs du passé récent, nous devons le faire. »

Même de hauts fonctionnaires comme MM. Cummings et Hancock ont déclaré aux comités qu’ils étaient réticents à s’opposer au consensus scientifique.

M. Hancock a dit que dès le 28 janvier 2020, il avait du mal à faire pression pour des tests généralisés sur les personnes qui ne présentaient pas de symptômes de COVID-19, car les conseillers scientifiques avaient déclaré que cela ne serait pas utile.

« J’étais dans une situation où je n’avais pas de preuves tangibles qu’un consensus scientifique mondial de plusieurs décennies était faux, mais j’avais l’intuition que c’était le cas », a-t-il confié. « Je regrette amèrement de ne pas avoir outrepassé cet avis scientifique. »