(Paris) Bousculée par ses alliés en Indo-Pacifique, par les Russes au Mali : en une semaine, la France a redécouvert les limites de ses moyens, et par ricochet de sa puissance, face à des rapports de force exacerbés.

Valérie LEROUX Agence France-Presse

En Indo-Pacifique, où elle affiche des intérêts stratégiques autour de plusieurs territoires (Polynésie française, Nouvelle-Calédonie), le président américain Joe Biden l’a brutalement marginalisée.

Un partenariat stratégique inopiné entre États-Unis, Australie et Royaume-Uni (« AUKUS ») s’est soldé par l’annulation d’un mégacontrat de sous-marins français à Canberra, qui devait sceller l’influence de la France dans la région.  

Au Sahel, son pré-carré historique où elle a engagé plus de 5000 hommes dans la lutte antiterroriste, Moscou lui dispute désormais l’exclusivité, au nom d’une guerre d’influence qui ne veut pas dire son nom.  

« Il y a une remise en cause rampante d’une certaine conception globale de la diplomatie et des forces françaises », constate Dominique David, conseiller à l’Institut français de relations internationales (Ifri) et rédacteur en chef de la revue Politique étrangère.

« La France est une puissance militaire. Très peu de pays peuvent projeter la force militaire, même limitée, très loin. C’est une puissance économique, mais ce n’est pas une puissance qui a les moyens d’intervenir “worldwide” (partout dans le monde) », dit-il à l’AFP.

Face à l’expansionnisme chinois qui inquiète de plus en plus les pays riverains, elle peut certes dépêcher ponctuellement des bâtiments de guerre en mer de Chine méridionale, mais en aucun cas rivaliser avec la force de frappe de l’armada américaine.

En Nouvelle-Calédonie, le référendum d’autodétermination du 12 décembre pourrait en outre conduire à une sécession de l’archipel et à une arrivée en force d’intérêts chinois.

« Éclat du verbe »

Pour Michel Duclos, ancien ambassadeur et expert en géopolitique à l’Institut Montaigne, la France se retrouve « isolée » face à ces nouveaux défis.

L’Amérique de Joe Biden a d’abord choisi le Royaume-Uni, au nom de la « relation spéciale » qui unit les deux pays depuis 1945, et l’Allemagne, en raison de son poids économique, comme partenaires privilégiés en Europe.

Avec la crise des sous-marins et l’explication de texte qui a suivi entre Emmanuel Macron et Joe Biden, Paris est certes revenu sur « le radar de Washington », décrypte Michel Duclos, interrogé par l’AFP.  

La France s’est indignée haut et fort du camouflet subi, dénonçant des méthodes « inacceptables » entre alliés.

« Notre tradition gaullienne c’est de compenser par l’éclat du verbe l’affaiblissement de nos moyens. Mais il y a un moment où cela atteint ses limites », observe Michel Duclos.

« Depuis l’après-1945, la France et le Royaume-Uni jouent au-dessus de leur catégorie en s’appuyant sur l’alliance américaine », renchérit Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur à l’Institut européen Thomas More.

« Évincer les Français »

Au Mali, l’impensable semble désormais possible : la junte au pouvoir a engagé des discussions avec le groupe de mercenaires russe Wagner, sans plus se préoccuper de la réaction de la France, engagée depuis 2013 contre les groupes djihadistes dans ce pays et vent debout contre toute intrusion russe.

Sur le terrain, la situation sécuritaire reste délétère malgré la récente « neutralisation » de plusieurs chefs djihadistes de premier rang.

Dans ce contexte, la Russie avance ses pions, même si elle se défend de tout lien avec le groupe Wagner. « Dire “j’étais là en premier, dégagez ! ” c’est insultant », tempête le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov.

« En Afrique, la Russie est une puissance hostile. Elle a bel et bien l’intention d’évincer les Français, de récupérer le terrain perdu dans les années 80 », relève Jean-Sylvestre Mongrenier.

Paris a d’ores et déjà averti Bamako que toute arrivée de mercenaires russes serait « incompatible » avec la présence militaire française au Mali.

Mais pour Jean-Sylveste Mongrenier, cette posture risque d’être contre-productive, sauf à jouer le rapport de force. « Soit on fait front, soit on s’écarte et les Russes avancent », dit-il à l’AFP.

Dix jours après la poussée de fièvre franco-américaine, Paris a rebondi en signant un partenariat stratégique, assorti de la vente de frégates, avec la Grèce.   

« Le monde se fragmente, il est plus âpre qu’il y a 15 ans. C’est un peu une piqûre de rappel pour la France, un choc de lucidité qui va lui permettre d’élaborer une politique à son niveau », anticipe l’amiral Philippe Ausseur, directeur de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES).