Dans une ambiance tendue, la Suisse pourrait légaliser dimanche le mariage pour les couples de même sexe

Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Le flegme suisse est mis à rude épreuve. Alors que le pays s’apprête à tenir un référendum sur le mariage pour les couples de même sexe, le débat fait rage et les esprits s’échauffent.

« Ça fait 12 ans que je fais de la politique, et je n’ai jamais vu autant de violence autour d’un sujet », lance Olga Baranova, directrice de campagne pour le camp du Oui.

Certes, les adversaires du « mariage pour tous » ne descendent pas par milliers dans la rue pour hurler leur opposition, comme ce fut le cas en France en 2013.

PHOTO FABRICE COFFRINI, AGENCE FRANCE-PRESSE

Panneau où l’on peut lire « Enfants sur demande ? Non au don de sperme et au mariage pour tous », dans la commune suisse de Zweisimmen.

Mais, sur le terrain, les tensions sont vives, et Mme Baranova dénonce une multiplication des gestes homophobes : affiches déchirées, babillards brûlés, violences verbales et physiques à l’endroit des militants et bénévoles du camp du Oui.

Selon ses dires, le nombre d’appels téléphoniques à la ligne de soutien pour la communauté LGBT serait même passé de deux par semaine à deux par jour, en l’espace de quelques mois.

« On s’attendait à de l’agressivité, mais pas autant que ça. Ce n’est vraiment pas une votation ordinaire », dit-elle d’un ton découragé.

L’enjeu de la procréation médicale assistée

Au cœur du problème : une modification du Code civil légalisant le mariage homosexuel votée en décembre 2020 par le Parlement de la Confédération helvétique. Des forces conservatrices se sont opposées au projet et ont forcé la tenue d’un référendum, qui aura lieu dimanche avec la question suivante : « Acceptez-vous la modification du 18 décembre 2020 du Code civil suisse (mariage pour tous) ? »

Il faut savoir que, contrairement à 16 autres pays européens, la Suisse n’autorise toujours pas le mariage pour tous. Les couples de même sexe doivent y officialiser leur union par un « partenariat enregistré ».

Or, ce dernier n’offre pas les mêmes avantages que le mariage entre personnes de même sexe, en particulier sur le plan juridique.

Le mariage pour tous faciliterait notamment la naturalisation des époux et des épouses et l’adoption conjointe, jusqu’ici réservée aux couples hétérosexuels. Mais l’enjeu principal de ce « mariage pour tous » reste la procréation médicale assistée (PMA), un sujet qui soulève les passions et provoque de nombreux débats.

En Suisse, les couples de lesbiennes n’ont toujours pas accès à la PMA. Les dons de sperme et d’ovules étant réservés aux couples hétérosexuels, les conjointes doivent se rendre à l’étranger pour concevoir un enfant. Ce décalage serait effacé si le mariage pour tous était adopté.

« L’idée de ce projet est d’offrir les mêmes droits à tout le monde », résume Raphaële Arlettaz, 22 ans, jointe à Sion, dans le canton du Valais.

Cette jeune militante LGBT a été victime d’une agression homophobe l’été dernier et s’implique depuis corps et âme pour promouvoir la cause du Oui. Fin août, elle a défilé en robe de mariée à la Gay Pride de Genève, pour bien faire passer son message.

Elle dit ne pas comprendre que l’on débatte encore de ces questions en 2021 et pense que le mariage pour tous devrait « aller de soi ».

« C’est une question d’égalité fondamentale et de justice. C’est un symbole d’acceptation », tranche-t-elle.

Un argument repris de manière générale par le camp du Oui.

Qui est pour et qui est contre ?

La loi est soutenue par le Conseil fédéral, les médias et la plupart des grandes formations politiques.

Ses opposants se rangent plutôt dans les groupes ultra-religieux (protestants ou catholiques), une frange de l’Union démocratique du centre (UDC, classée à droite et à l’extrême droite) et le Parti démocrate-chrétien (droite conservatrice).

Les partisans du Non estiment que le mariage doit être l’affaire d’un couple hétérosexuel, point final. Ils affirment que l’intérêt supérieur de l’enfant serait en danger si les couples de lesbiennes avaient accès à la PMA. Dans leur campagne, ils insistent sur le fait que deux mères ne peuvent pas remplacer un père et pensent que « l’introduction du mariage pour tous reviendrait à ouvrir une brèche sociale et politique ».

C’est le cas de Marc Früh, porte-parole du camp du Non. Interrogé par La Presse, cet éditeur et travailleur social ne cache pas qu’il est à la base animé par des convictions religieuses. Mais lorsqu’il est question de la PMA, il expose plutôt des arguments légaux et qui suivent la tradition.

Par essence, un homme et une femme transmettent la vie, dit-il. Par essence, un couple homosexuel ne transmet pas la vie. Donc vous ne pouvez pas juridiquement avoir les mêmes droits pour quelque chose qui est différent.

Marc Früh, porte-parole du camp du Non

Questionné sur le conservatisme de son camp, M. Früh se contente de rappeler que seulement 29 pays dans le monde sur 195 autorisent le mariage pour les couples de même sexe.

Dans la foulée, il fustige l’Union européenne, qui a incité la population suisse à voter Oui. Une ingérence « inacceptable » qui pourrait selon lui se retourner contre le camp du Oui. « Les Suisses n’aiment pas qu’on leur dise quoi faire », dit-il.

Un résultat prévisible ?

L’issue du scrutin fait pourtant peu de doute. Les sondages donnent le Oui gagnant à 63 %, chiffre néanmoins en baisse depuis le mois d’août, où on avait atteint jusqu’à 70 %.

Bien qu’elle s’attende à la victoire, Olga Baranova préfère ne pas triompher et rappelle que les sondages peuvent être trompeurs. « Il n’est pas exclu qu’on soit à 53 % à la fin », lance-t-elle.

En cas de victoire du Oui, la Suisse deviendrait le 14e pays d’Europe à introduire le mariage civil pour les personnes de même sexe.

Les Pays-Bas ont été les premiers en 2001, suivis par la Belgique (2003), l’Espagne (2005) et plus récemment la France (2013), l’Allemagne (2017) et l’Autriche (2019).

En revanche, il est toujours rejeté par l’Italie et les pays du bloc de l’Est des Balkans. Certains États de l’Union européenne (Slovaquie, Lettonie, Lituanie, Roumanie, Bulgarie et Pologne) ne reconnaissent toujours aucune forme d’union pour les couples homosexuels.