Le torchon brûle entre Bruxelles et Budapest. Jeudi, la Commission européenne a lancé des procédures d’infraction contre la Hongrie, en raison d’une nouvelle loi jugée discriminatoire envers la communauté LGBT. Le pays de Viktor Orbán pourrait subir des sanctions économiques pour s’être opposé aux « valeurs fondamentales » de l’Union européenne (UE). Bras de fer à prévoir.

Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Sous l’impulsion du parti Fidesz de Viktor Orbán, le Parlement hongrois a adopté à la mi-juin une loi interdisant la « représentation » de la réalité LGBT auprès des mineurs.

Le texte stipule que tout contenu publicitaire ou éditorial faisant la « promotion de la déviation de l’identité de genre, du changement de sexe et de l’homosexualité ne doit plus être accessible aux moins de 18 ans », sous peine de sanctions.

PHOTO DARKO VOJINOVIC, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Viktor Orbán, premier ministre de Hongrie

Les détails de la loi restent flous, mais concrètement, cela pourrait vouloir dire que les cours d’éducation sexuelle ne pourront plus évoquer les identités sexuelles LGBT ou la réalité du changement de sexe. Les films, les séries ou les publications osant évoquer des sexualités alternatives pourraient de leur côté être interdits, ou à tout le moins censurés, par des autocollants destinés à cacher les images « répréhensibles », par exemple quand deux hommes ou deux femmes s’embrassent.

Entrée en vigueur le 23 juin, la loi n’a pas tardé à être appliquée. La semaine dernière, une librairie de Budapest se serait vu imposer une amende de 700 euros pour avoir mis sur ses présentoirs un livre portant sur un modèle familial « différent », impliquant un couple de même sexe.

Une loi décriée

Les organismes pour la protection des droits des LGBT dénoncent vivement cette loi homophobe et discriminatoire, qui aura pour effet de stigmatiser davantage la communauté LGBT en Hongrie.

« Ce que ça dit, c’est que l’homosexualité est quelque chose de pervers, de non conforme, que c’est une déviance », tranche France-Isabelle Langlois, directrice d’Amnistie internationale Canada, en évoquant « toutes les violences, les actes d’agression et d’intimidation que ça peut entraîner à l’égard de ces communautés ».

Ça ne fait que renforcer les préjugés qui existent déjà dans le pays et cette région.

France-Isabelle Langlois, directrice d’Amnistie internationale Canada, à propos de la loi hongroise anti-LGBT

Le premier ministre Viktor Orbán s’est défendu en déclarant que la nouvelle loi hongroise « ne fait rien d’autre que d’affirmer clairement que seul un parent peut décider de l’éducation sexuelle de son enfant ».

Au pouvoir sans discontinuer depuis 2010, le parti Fidesz (droite europhobe et populiste) de M. Orbán a déjà fait interdire le changement de genre dans l’état civil et fait inscrire dans la Constitution hongroise que « le père est un homme et la mère, une femme ».

L’UE montre les dents

Les ONG ne sont pas les seules à être montées aux barricades. Fin juin, 17 chefs d’État européens ont dénoncé la nouvelle loi hongroise.

Sans nommer la Hongrie (ni la Pologne, aussi dans le collimateur de l’UE), Emmanuel Macron a alerté contre la « montée de l’illibéralisme » dans certains pays européens, une tendance qui va à l’encontre des valeurs fondamentales de l’Union européenne, basées sur le respect des droits de la personne.

PHOTO PAUL FAITH, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne

Plus tranchée, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a déclaré que la loi hongroise était « une honte », tandis que le premier ministre néerlandais Mark Rutte invitait carrément M. Orbán à retirer son pays de l’UE si les règles de celle-ci ne lui convenaient pas.

Bruxelles est revenue à la charge jeudi en envoyant une mise en demeure au premier ministre hongrois pour l’inciter à abroger sa loi. À la clé : la menace de ne pas verser à la Hongrie sa part du financement prévu par le plan de relance européen adopté pour se remettre de la crise sanitaire, soit une somme de 7,1 milliards d’euros.

Ce geste rarissime marque le début d’un « bras de fer politique » entre la Hongrie et la Commission européenne, estime Sylvain Kahn, professeur à Sciences Po Paris. Pour ce spécialiste de l’Union européenne, il faudra des semaines, voire des mois, avant que ce conflit ne se règle, possiblement à la Cour de justice européenne.

On ne sait pas comment ça va finir, cette histoire. Mais la Commission [européenne] est vraiment en train de montrer sa détermination. C’est ce qui est nouveau.

Sylvain Kahn, professeur à Sciences Po Paris

Orbán ne s’attendait sans doute pas à une telle opposition de la part de l’UE, ajoute l’expert. Mais il compte avant tout sur cette loi pour gagner des points chez lui, en vue des élections législatives hongroises, prévues en 2022.

« Il joue la carte du conservatisme pour garder sa forte majorité et parce qu’il sait que son adhésion s’est effritée sur d’autres sujets », résume M. Kahn.

Orbán craint notamment la montée du parti d’extrême droite Jobbik, deuxième formation du Parlement hongrois.

« Maintenant, il faut attendre »

Pendant ce temps, la communauté LGBT hongroise reste sur le qui-vive.

Propriétaire du magazine LGBT Humen, Szolt Erdei explique à La Presse qu’il ne s’est pas encore plié à la censure, faute de paramètres clairs dans le texte de loi.

Mais il remarque que les gestes homophobes se sont multipliés en Hongrie depuis son adoption.

« Avant, on avait entre 5 et 10 messages haineux par jour sur notre page Facebook. Maintenant, c’est plus de 100 », dit-il.

M. Erdei affirme qu’il se pliera à la loi s’il écope d’une amende (« je n’ai pas les moyens de payer 700 euros »). Mais il espère que l’offensive de l’UE lui épargnera tous ces tracas absurdes.

« Nous savons que nous ne sommes pas seuls. Je vois du soutien tous les jours. Mais maintenant, il faut attendre. Avec un peu de chance, ils vont retirer leur loi. Mais s’ils le font, ils le feront en silence… »