C’est la question qui se pose de façon de plus en plus pressante, au point qu’une loi serait envisagée

Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Fabrice Lafon s’occupe de 10 maisons de retraite en région parisienne. La totalité de ses patients ont été vaccinés contre la COVID-19 au cours de l’hiver. Mais c’est loin d’être le cas pour son personnel soignant.

« Il y a encore 20 % de mes employés qui sont réfractaires », regrette le gestionnaire.

Dans la majorité des cas, dit-il, leur résistance serait surtout motivée par la peur « de tout ce qu’on entend dans les médias sur les effets potentiels indésirables » des vaccins.

Il a tenté de les sensibiliser à la question et de leur faire comprendre l’importance d’être vacciné dans un secteur critique, mais il constate que la résistance reste vive, « surtout chez les jeunes et les jeunes femmes en particulier qui ont peur pour leur grossesse ».

Jusqu’ici, cela ne causait pas de problèmes. À chacun son choix. Mais la question se pose aujourd’hui de façon plus pressante en France, alors qu’on parle d’une possible vaccination obligatoire pour tout le personnel soignant.

Le sujet était sur toutes les lèvres cette semaine, avec les débats et les crêpages de chignon que l’on devine. Le gouvernement français serait même en train de préparer une loi en ce sens pour le mois de septembre, si « au moins 80 % du personnel soignant » n’est pas vacciné d’ici là, a prévenu le ministre de la Santé, Olivier Véran.

PHOTO BERTRAND GUAY, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le ministre français de la Santé, Olivier Véran, a présidé mercredi une rencontre avec des représentants du milieu de la santé sur le projet de loi obligeant le personnel soignant à se faire vacciner.

On est encore loin du compte, et c’est justement ce qui inquiète. D’après la Fédération hospitalière de France, seuls 57 % des professionnels des EHPAD (équivalent de nos CHSLD) et 64 % des professionnels en clinique et en hôpital auraient jusqu’ici reçu une dose de vaccin. Au total, seuls 40 % auraient reçu leurs deux doses.

C’est plus que la moyenne nationale (35 % de la population française entièrement vaccinée), mais encore insuffisant aux yeux des autorités, qui comptent sur le personnel soignant pour montrer la voie, alors que les cas de COVID-19 remontent dans le pays avec l’incontrôlable variant Delta. Cette semaine, Santé publique France a recensé plus de 4000 cas en 24 heures pour la première fois depuis un mois.

« Si le personnel soignant n’est pas vacciné, ça favorise une forme de suspicion dans la population », souligne Jocelyn Raude, chercheur en psychologie sociale à l’École des hautes études en sciences sociales et spécialiste des controverses sanitaires.

L’obligation existe aussi pour dire que le personnel soignant a un devoir d’exemplarité ou de sécurité.

Jocelyn Raude, chercheur en psychologie sociale à l’École des hautes études en sciences sociales

D’où l’idée d’une loi, pour convaincre les derniers récalcitrants du milieu sanitaire, comme c’est déjà le cas en Italie.

Fissure dans le milieu

Cette hésitation vaccinale peut surprendre, considérant les enjeux de santé publique. Mais il faut savoir que la France est reconnue comme l’un des pays les plus « vaccinosceptiques » d’Europe, sinon du monde, conséquence de scandales sanitaires relativement récents (Mediator) et d’une défiance naturelle envers les autorités.

Le corps médical est donc à l’image de la société. Toutes les opinions circulent dans le milieu, à cette nuance près : le degré de scepticisme serait directement relié au degré d’instruction.

« Plus on monte en niveau de diplôme et moins on a ce côté réfractaire à la vaccination. Il y a plus de vaccinés chez les médecins que chez les aides-soignantes », souligne Marie, du groupe Facebook les Vaxxeuses, site web qui s’est donné pour mission de démystifier la vaccination, mais dont les membres parlent sous l’anonymat pour éviter le trolling.

Marie suggère que ces gens sont tout simplement « tombés sur la désinformation et n’ont pas cherché à aller plus loin », utilisant l’image du « cordonnier mal chaussé ».

Mais pour le microbiologiste Philippe Sansonetti, chercheur à l’Institut Pasteur, les raisons de cette résistance vont au-delà de l’intox. Elles résultent d’un malaise profond.

[Ce malaise est causé par] l’insatisfaction sociale liée aux conditions de travail et à la dégradation de l’image de la profession.

Philippe Sansonetti, microbiologiste-chercheur à l’Institut Pasteur

Quoi qu’il en soit, cette résistance n’est pas toujours passive. Certains professionnels de la santé ont même pris position publiquement contre la vaccination, et de façon parfois passionnée, faisant émerger une fissure dans le discours médical officiel.

C’est le cas de la généticienne Alexandra Henrion-Caude, ancienne directrice de recherche de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), qui ne cesse de marteler le danger que représente le vaccin contre la COVID-19. Un message évidemment acclamé par les sceptiques de la vaccination, dont de nombreux adeptes de la théorie du complot.

« Ça rend le consensus scientifique très confus, puisque ces gens-là s’expriment en défaveur du vaccin alors qu’ils ont une certaine notoriété. C’est difficilement explicable », déplore Marie, laissant entendre que leurs motivations pourraient être personnelles.

« Il y en a qui ont des bouquins à vendre, des sites internet à faire tourner, des vidéos YouTube à faire valoir. L’“antivaccinalisme” peut se révéler plutôt lucratif. »

Quelles sanctions ?

Quatre vaccins sont jusqu’ici obligatoires pour le personnel soignant en France : diphtérie, tétanos, poliomyélite et hépatite B. La grippe saisonnière figure aussi dans la liste, mais cette obligation serait apparemment plus ou moins appliquée.

On ne sait toujours pas quelles seraient les sanctions contre le personnel de santé qui refuserait la vaccination. Un Conseil de défense doit avoir lieu ce lundi en France, quelques heures avant un discours du président de la République, Emmanuel Macron, mais on laisse déjà planer l’ombre de possibles mises à pied, voire de licenciements. Une perspective qui fait hurler certains syndicats, qui militent pour le libre choix.

En Italie, les soignants ont l’obligation d’être vaccinés contre la COVID-19 depuis le début d’avril. Un décret permet de les suspendre en cas de refus, ou de suspendre le salaire jusqu’à vaccination. Les sanctions ont commencé à tomber en juin, pour les 2,8 % du personnel non vacciné.

Au Québec, la vaccination est obligatoire depuis avril pour les travailleurs de la santé, sous peine de devoir être testés trois fois par semaine.