Tandis que le Royaume-Uni sort de la crise sanitaire, Boris Johnson est visé par des enquêtes pour financement illégal. De toute évidence, ces affaires ne minent pas sa popularité.

Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Une île paradisiaque, une villa de luxe, de la tapisserie dorée… Il y a là tous les ingrédients d’un beau conte de fées.

Mais pour Boris Johnson, l’histoire commence à ressembler à un mauvais téléfilm politique.

Alors que son pays est en train de sortir victorieusement de la crise sanitaire, le premier ministre britannique se retrouve dans l’embarras en raison de ses dépenses personnelles douteuses… et des goûts de luxe de sa fiancée.

Trop proche du privé

Depuis lundi, le dirigeant conservateur fait l’objet d’une enquête concernant ses vacances de luxe dans l’île privée de Moustique (Caraïbes), au jour de l’An 2020, avec sa compagne Carrie Symonds.

En soi, rien de mal. Mais la grande question est de savoir qui a payé pour ce séjour d’une valeur de 15 000 livres (près de 25 500 dollars canadiens au cours actuel).

PHOTO NICOLAS VINCENT, GETTY IMAGES

L’île Moustique

L’homme d’affaires David Ross, donateur du Parti conservateur, a d’abord nié avoir financé ce voyage. Sous la pression, il a fini par évoquer des « avantages en nature », expliquant qu’il avait simplement agi à titre d’intermédiaire pour la location d’une villa…

Cette affaire survient au moment où « BoJo », 56 ans, est empêtré dans un autre scandale mettant en relief les liens très proches entre le pouvoir et les intérêts privés, à savoir la coûteuse rénovation de son appartement à Downing Street, au centre d’une enquête de la commission électorale britannique.

Boris Johnson assure avoir déboursé de sa poche pour les travaux, évalués à environ 200 000 livres (341 000 dollars canadiens).

Le Sunday Times affirme au contraire qu’un donateur du Parti conservateur aurait payé directement une partie de la facture, une contribution qui aurait techniquement dû être déclarée aux autorités fiscales.

Se faire payer des vacances ou des rénovations par des donateurs privés ou des entrepreneurs, c’est de la corruption, tout simplement.

Tristan de Bourbon, auteur du livre Boris Johnson, un Européen contrarié

BoJo a toujours eu des « relations privilégiées » avec le secteur privé, ajoute le journaliste, notamment quand il était maire de Londres. Mais c’est la première fois qu’il fait l’objet d’enquêtes des autorités chargées de veiller au respect des règles parlementaires.

La rumeur veut que l’instigatrice de ces « écarts » ne soit nulle autre que sa compagne, Carrie Symonds, avec qui il vient d’avoir un bébé.

« C’est elle qui a un peu la folie des grandeurs », résume Tristan de Bourbon.

Moquée sur les réseaux sociaux, où on la surnomme Carrie-Antoinette, en référence aux excès de Marie-Antoinette à Versailles, celle-ci aurait insisté pour qu’on redécore l’appartement de fonction, dont elle trouvait la déco « cauchemardesque ».

La refonte, signée par la chic designer Lulu Lytle, aurait entre autres impliqué de nouveaux canapés et une tapisserie dorée à 840 livres (1433 dollars canadiens) le rouleau.

Selon les médias britanniques, Boris Johnson aurait confié à ses collaborateurs qu’il n’en avait « pas les moyens ».

Pour plusieurs, cet épisode confirme l’emprise grandissante de Symonds sur le premier ministre britannique, même si 23 ans les séparent.

La femme de 33 ans serait notamment responsable du changement d’image de BoJo, dont l’apparence fait aujourd’hui moins bouffon et plus crédible.

Mais son apport ne s’arrête pas à l’esthétique, note Tristan de Bourbon : « Elle a une véritable influence politique sur Johnson, et donc sur le pays. »

Cette ancienne directrice des communications du Parti conservateur, aujourd’hui conseillère d’une association pour la protection des océans, a ainsi sensibilisé Johnson aux questions de l’écologie et des droits des animaux.

PHOTO VICTORIA JONES, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Carrie Symonds

Mais elle aurait aussi joué un rôle dans le divorce entre Boris Johnson et son éminence grise, Dominic Cummings, causant une scission dans l’entourage du premier ministre.

« Aujourd’hui, tous les conseillers de BoJo sont plus ou moins des proches de Carrie Symonds, souligne Tristan de Bourbon. Je ne veux pas dire que c’est la Raspoutine britannique, mais les gens trouvent étrange [que cette femme] soit à ce point mêlée à des guerres internes dans le Parti conservateur. »

Des gains… et une ombre

Étrangement, ces déboires ne semblent pas miner la popularité de BoJo, politicien « teflon » s’il en est.

Son parti est sorti grand vainqueur de nombreux scrutins aux élections régionales et municipales du 6 mai dernier, allant jusqu’à reprendre la circonscription d’Hartlepool, qui était acquise aux travaillistes depuis 1974.

« C’est énorme », selon Tristan de Bourbon.

Pour le journaliste, ce résultat est de toute évidence attribuable au fait que le Royaume-Uni sort actuellement de la crise sanitaire, avec la réouverture récente des terrasses et bientôt celle des restaurants et des pubs à l’intérieur (17 mai).

Lundi, le pays n’a déploré aucune mort due à la COVID-19 pour la première fois depuis le mois de mars 2020, conséquence d’une campagne de vaccination dont Johnson revendique le mérite, au cours de laquelle 35 millions de Britanniques ont déjà eu leur première dose.

De quoi faire oublier les 128 000 morts de la pandémie, le pire bilan en Europe.

Seule ombre au tableau pour BoJo : la nette victoire des souverainistes en Écosse, qui se retrouvent avec une majorité de 72 députés sur 129 au Parlement d’Édimbourg, avec 64 sièges pour le SNP et 8 pour les verts.

Le SNP promet qu’il tiendra un référendum pendant la première partie de son mandat, ce que leur refuse toujours Boris Johnson.

Il reste à voir si ce bras de fer se réglera en Cour suprême ou si Johnson finira par plier devant l’évidence du vote populaire. On n’a pas fini d’en entendre parler.

Avec l’Agence France-Presse