Alors que la France, l’Italie et l’Allemagne suspendent l’utilisation du vaccin d’AstraZeneca, la Belgique a décidé de garder le cap. Explications.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Danemark, Norvège, Allemagne, France, Italie, Espagne, Portugal, Pays-Bas…

En Europe, une dizaine de pays ont choisi cette semaine de suspendre l’utilisation du vaccin d’AstraZeneca, à la lumière des quelques cas graves de caillots sanguins qui auraient été recensés après son inoculation.

La Belgique, elle, n’a pas opté pour ce « principe de précaution ».

Se démarquant clairement de ses voisins, le pays a plutôt choisi d’attendre la décision officielle de l’Agence européenne du médicament, qui doit être diffusée ce jeudi, « pour conclure sur les informations recueillies et sur toute autre mesure qui pourrait être nécessaire ».

« Sur ce coup-là, je pense que c’est une bonne décision, une décision courageuse », affirme Yves Coppieters, professeur de santé publique à l’Université libre de Bruxelles, ajoutant que la Belgique se « calquera de toute manière à la décision européenne », quelle qu’elle soit.

Selon l’épidémiologiste, les « bases scientifiques n’étaient « pas assez fortes » pour justifier l’interruption du vaccin suédo-britannnique. D’autant qu’en Belgique, les cas d’infection ont recommencé à monter, avec 3000 infections par jour et 500 patients aux soins intensifs, le plus haut taux enregistré depuis le mois de décembre.

Non négligeable : la campagne de vaccination belge – qui a déjà pris beaucoup de retard – repose aussi largement sur AstraZeneca.

« Ils ne voulaient pas prendre le pari de stopper pendant trois jours au risque d’augmenter la mortalité dans les jours qui viennent. Parce qu’on n’a qu’AstraZeneca dans les frigos actuellement », résume M. Coppieters.

En entrevue mardi, le ministre belge de la Santé, Frank Vandenbroucke, a toutefois martelé qu’il s’agissait d’une décision « sanitaire et non politique », en évoquant l’urgence de la situation.

« Je ne dis pas que tous les autres pays se trompent, mais que la ba­lance entre ne pas se faire vac­ci­ner et se pro­té­ger de la COVID est claire et nette. Je rap­pelle qu’on est dans une course contre la montre. Ar­rê­ter en at­ten­dant le rap­port des au­to­ri­tés eu­ro­péennes se­rait ir­res­pon­sable », a-t-il déclaré sur les ondes de la RTBF.

Jusqu’ici, environ 1 million des 11,5 millions de Belges auraient reçu au moins une dose de vaccin. Très loin derrière le Royaume-Uni (24 millions), l’Allemagne (8,86 millions) ou même la France (7,06 millions).

Selon Yves Coppieters, le gouvernement aurait justifié ce retard important par la difficulté à obtenir toutes les doses de vaccins commandées, essentiellement d’AstraZeneca et de Pfizer.

Assez ironique, considérant que l’une des deux usines mondiales de Pfizer se trouve sur le territoire belge, à quelques kilomètres de Bruxelles !

Mais « ça, c’est la raison officielle », lance l’expert, manifestement plus critique.

Selon l’épidémiologiste, cette lenteur au démarrage serait aussi, et surtout, attribuable au fait que les responsables politiques « n’ont pas fixé de stratégie claire au départ » et sous-évalué le défi logistique.

« Ils ont mis du temps à décider, et au moment où ça devait démarrer, ils ont eu des problèmes à mettre en place un système informatique, à inviter les gens parce qu’il n’y avait pas de fichier centralisé pour les personnes avec comorbidité… Ils se sont rendu compte très tardivement de tous les enjeux liés à ce type d’organisation », explique-t-il.

Taux de décès élevé

Ce n’est certes pas le premier coup dur encaissé par la Belgique depuis le début de la pandémie.

Pendant plusieurs mois – 8 sur 12, pour être précis –, le pays s’est aussi imposé comme le champion mondial du nombre de morts de la COVID-19 par habitant. Un « honneur » que Donald Trump avait d’ailleurs montré du doigt afin de minimiser le bilan désastreux des morts aux États-Unis.

Un an plus tard, ce triste record demande encore à être analysé, estime Yves Coppieters. Selon lui, il s’expliquerait en partie par les « caractéristiques particulières » de la Belgique et le « manque de prévention » des autorités, non par les méthodes de comptage qui avaient d’abord été évoquées.

L’expert cite ainsi le « manque de préparation » des maisons de repos (équivalents de nos CHSLD), victimes d’une véritable hécatombe (50 % des décès pendant la première vague) et se questionne sur le facteur de comorbidité qui pourrait être spécifique à la Belgique.

Il dénonce enfin le « manque d’anticipation » des décideurs, lors de la première vague.

Quoi qu’il en soit, la Belgique n’est plus, pour la première fois depuis le mois de novembre, sur la plus haute marche du podium. Au début de mars, elle a été dépassée par la République tchèque, qui compte désormais 2030 décès par million d’habitants.

Suivent la Belgique (1940), la Slovénie (1870), le Royaume-Uni (1830) et le Monténégro (1690). Les États-Unis sont en 7e position, avec 1561 morts par million d’habitants. À titre de comparaison, le Canada présente un taux de 599 morts par million d’habitants et le Québec, de 1246.