(Berlin) Les nuages s’accumulent au-dessus de l’extrême droite allemande : en difficulté dans les sondages à huit mois des élections, le parti AfD est sous la menace d’un placement officiel sous surveillance policière.

Mathieu FOULKES
Agence France-Presse

L’Office de protection de la Constitution, le Renseignement intérieur allemand, doit prochainement faire savoir s’il déclenche cette procédure contre la formation Alternative pour l’Allemagne (AfD).

Un tel placement serait marqué du sceau de l’infamie politique : il est en principe réservé aux groupuscules ultra-radicaux considérés comme dangereux.

La décision est donc très sensible à huit mois des élections législatives. L’AfD, créée en 2013, est entrée en force en 2017 à la chambre nationale des députés et y incarne la première force d’opposition aux conservateurs et aux sociaux-démocrates au pouvoir.

Le gouvernement d’Angela Merkel étudie d’ailleurs de très près le rapport de 1000 pages des services de renseignement pour s’assurer qu’une telle démarche soit sûre sur le plan juridique.

Sur écoute

Le parti d’extrême droite a esquissé une contre-attaque avant même l’annonce de la décision fédérale en portant plainte contre les services de police.

Au terme de nombreux mois d’enquête auprès de toutes les structures et associations affiliées au parti, les Renseignements pourraient qualifier l’AfD de « cas suspect » ou passer directement à l’étape au-dessus et cibler le parti en tant que « cas de surveillance ».

Ce traitement donne toute latitude aux services pour surveiller les échanges au sein du parti, placer sur écoute ses cadres et même avoir recours à des agents infiltrés ou à des informateurs.

Le parti a prévenu qu’il contesterait en justice toute décision en ce sens.  

Ses dirigeants les moins radicaux tentent aussi d’organiser la contre-attaque en affichant une image plus policée.

L’AfD a ainsi récemment diffusé une « Déclaration » adressée à « toutes les personnes qui ont la citoyenneté allemande », indépendamment de leur « origine ethnique et culturelle, de la date de leur naturalisation ou de celle de leurs ancêtres ». Un tournant pour un parti jusqu’ici obnubilé par les racines germaniques.  

La police avait déjà placé sous surveillance en mars 2020  le courant le plus radical de ce parti, appelé « L’Aile », puis en juin une fédération régionale, celle du Brandebourg qui entoure Berlin, aux mains de cette mouvance.

Mardi, le parti a subi le même sort en Saxe-Anhalt, une région de l’ex-RDA où l’AfD est également dirigée par un membre de cette faction.

Les autorités accusent ses sympathisants d’avoir par leur discours contribué à la résurgence en Allemagne du terrorisme d’extrême droite, érigé après plusieurs attentats ces dernières années au rang de menace numéro un.

Mais, en dépit des promesses réitérées de débarrasser le parti de ses militants les plus radicaux, l’AfD continuerait d’abriter parmi ses 35 000 membres nombre de militants proches de la mouvance néonazie.  

Foyers d’infection

L’un de ses représentants, Andreas Kalbitz, a longtemps dirigé le Brandebourg, avant d’être récemment exclu. Il continue toutefois de peser en interne et de contester en justice son éviction.

« L’AfD peut être déclarée parti suspect, car elle est dominée par l’aile radicale du parti, dont l’influence a encore augmenté ces derniers mois », explique à l’AFP Hajo Funke, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Berlin.

Créée il y a huit ans sur un créneau eurosceptique, la formation a bâti son succès en surfant sur les craintes de la population liées à l’accueil de centaines de milliers de réfugiés à partir de 2015.

Mais ce parti est désormais cantonné à environ 10 % dans les sondages, loin derrière la droite conservatrice, les Verts et les sociaux-démocrates.

L’AfD ne parvient pas à capitaliser sur les difficultés économiques et sociales liées à la pandémie ni sur le mouvement contre les masques de protection, pourtant vivace en Allemagne et qui attire nombre de sympathisants de l’extrême droite.

Accaparé par des luttes internes sans fin, le parti s’est « contenté de ne dire que l’inverse de ce que proposait le gouvernement et n’a pu définir de ligne claire », relève M. Funke. Ses bastions d’ex-RDA sont même devenus des foyers de contamination par la COVID-19, faute de respect des restrictions.