À peine plus d’un Français sur deux aurait l’intention de se faire vacciner contre la COVID-19, mais cette méfiance à l’égard de l’immunisation ne date pas d’hier. D’où vient-elle ? Risque-t-elle de compromettre la lutte contre la pandémie dans l’Hexagone ? Explications de notre envoyé spécial à Paris.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

« Je vais attendre quelques années »

PHOTO PASCAL GUYOT, AGENCE FRANCE-PRESSE

Un centre de vaccination contre la COVID-19 à Montpellier, dans le sud de la France

Pourquoi les Français sont-ils si réfractaires à la vaccination ? Par principe ? Mais encore ?

Le vaccin contre la COVID-19 ? Clara ne veut rien savoir.

« Je vais attendre quelques années !, affirme cette résidante de Bordeaux. La maladie en elle-même n’est pas si terrible, une grosse grippe, rien de plus, du moins en ce qui me concerne et en ce qui concerne beaucoup de personnes avec qui j’ai échangé. »

Clara, 45 ans, n’est pas particulièrement antivaccins. Pas plus qu’elle n’adhère au mouvement complotiste. Mais cette fois, elle n’a pas confiance. Elle trouve que le remède miracle contre le coronavirus est arrivé beaucoup trop vite et se méfie de ses possibles effets secondaires.

« S’il faut 10 ans pour qu’un vaccin fasse ses preuves et soit homologué en France, comment peut-on nous inciter fortement à nous faire vacciner alors que ce vaccin n’a même pas encore un an de recul ? ! Ça n’a pas de sens ! », lance cette chanteuse de rock, qui a pourtant été infectée par le virus à l’automne.

Son cas est loin d’être unique. Selon de récents sondages, 45 % des Français seraient toujours réfractaires à la vaccination contre la COVID-19. Avant les Fêtes, ce chiffre s’élevait à 58 %, soit beaucoup plus qu’en Allemagne (31 %), aux États-Unis (36 %) ou en Chine (15 %).

« Jusqu’à présent, la France était dans la moyenne, mais là, elle décroche de la moyenne », souligne l’historien Laurent-Henri Vignaud, coauteur du livre Antivax, la résistance aux vaccins, du XVIIIsiècle à nos jours et enseignant-chercheur à l’Université de Bourgogne.

PHOTO FRANÇOIS MORI, ASSOCIATED PRESS

Un homme âgé de 94 ans se fait vacciner dans le 7arrondissement à Paris.

Pourquoi ce rejet ? On invoquera d’emblée le tempérament rebelle des « Gaulois réfractaires ». Ce penchant presque caricatural pour la contestation, par principe.

Mais les stéréotypes n’expliquent pas tout.

Dans le cas précis de la vaccination, les raisons de la méfiance s’appuient surtout sur des faits historiques… et assez récents.

Controverse sur controverse

Il y a des antivaccins en France depuis que la vaccination existe. Mais au pays de Louis Pasteur, inventeur du vaccin contre la rage en 1885, la vaccination fut longtemps perçue comme un bénéfice, voire comme un objet de fierté nationale, capable de lutter contre des maladies aussi tenaces que la rougeole ou la polio.

Il faut attendre le milieu des années 90 pour que ce soutien s’effrite, quand la campagne de vaccination contre l’hépatite B coïncide avec une hausse des cas de sclérose en plaques. La panique et le cafouillage politique (un ministre pousse le vaccin, son successeur suspend la campagne chez les ados) érodent le lien de confiance entre la population et les autorités.

PHOTO FOURNIE PAR LAURENT HENRI VIGNAUD

Laurent Henri Vignaud

En l’espace de quelques mois, les Français ont entendu deux discours contradictoires venant du ministère de la Santé. Leur conclusion a été : “Si les ministres doutent, pourquoi, moi, je ne douterais pas ?”

Laurent-Henri Vignaud, historien et enseignant-chercheur à l’Université de Bourgogne

Après ce fiasco, la confiance revient peu à peu. Entre 2000 et 2005, 90 % des Français se disent en faveur de la vaccination. « Avec le recul, ce taux paraît incroyable aujourd’hui », admet le sociologue Jocelyn Raude, spécialiste des crises sanitaires, chercheur à l’École des hautes études en santé publique.

Mais l’embellie ne dure pas. Le soutien s’effondre à nouveau en 2009, avec l’échec cuisant de la campagne de vaccination contre la grippe H1N1.

Le gouvernement commande 94 millions de doses de vaccins au coût de 869 millions d’euros (1,339 milliard CAN). Tandis que les Français hésitent à se faire vacciner contre cette grippe peu létale, plusieurs mettent en doute le lien entre la sphère politique et l’industrie pharmaceutique.

Même si le ministre de la Santé de l’époque annule la moitié de la commande, le mal est fait. En fin de compte, la H1N1 ne fera que 323 morts, seulement 6 millions de Français seront vaccinés et 19 millions de doses, détruites. Une débâcle estimée à 382 millions d’euros (589 millions CAN).

Il y a eu un gros basculement [antivaccin] pendant cette campagne.

Jocelyn Raude, chercheur à l’École des hautes études en santé publique

Rien pour aider : la polémique survient au moment où éclate l’affaire Médiator, révélant qu’un laboratoire français (Servier) a maintenu la commercialisation d’un médicament, sachant qu’il pouvait provoquer de graves effets secondaires à long terme, voire la mort. Une aberration rendue possible par la « négligence » de l’Agence nationale de sécurité médicament.

Une campagne compromise ?

À partir de 2018, une dynamique positive se réinstalle. Le gouvernement rend 11 vaccins obligatoires pour les enfants (rougeole, méningite, coqueluche, etc.) et 70 % des Français se disent d’accord. Mais cette confiance retrouvée va de nouveau s’effriter avec la crise de la COVID-19.

Il faut savoir que la crise sanitaire actuelle survient au moment où les Français sont profondément insatisfaits de leur classe dirigeante, insatisfaction dont le point culminant reste le mouvement des Gilets jaunes qui a ébranlé le pays il y a deux ans.

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE VERHAEGEN, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le ministre de la Santé, Olivier Veran, en tournée dans un centre de vaccination à Nancy.

La gestion de la crise, hasardeuse comme partout ailleurs, n’a pas aidé Emmanuel Macron à regagner cette confiance. Un sondage Odoxa paru mardi révèle que 60 % des Français ne font pas confiance au président de la République, et encore plus (64 %) dans le cas de son premier ministre, Jean Castex.

Il y aurait aussi dans l’Hexagone « une méfiance dans les institutions médicales elles-mêmes », ajoute Jocelyn Raude. « C’est ce qui est spécifique à la France. »

L’influence des complotistes, accentuée par l’usage des réseaux sociaux, n’est pas étrangère à la progression du nouveau mouvement « antivax ».

PHOTO FOURNIE PAR JOCELYN RAUDE

Jocelyn Raude, chercheur à l’École des hautes études en santé publique

Les thèses conspirationnistes se répandent d’autant mieux que les gens n’ont pas confiance dans les pouvoirs publics.

Jocelyn Raude, chercheur à l’École des hautes études en santé publique

Cette méfiance peut-elle compromettre la campagne de vaccination ? Paul-Henri Vignaud n’y croit « pas du tout ». Primo, parce que le discours pro-vaccin commence à avoir plus de visibilité dans les médias, et deuzio, parce que le contexte est loin d’être favorable.

« Je n’observe pas dans le passé une situation dans laquelle une campagne est mise en échec par les actions de ces groupes ultra-minoritaires, conclut l’historien. Il est vrai que la polémique H1N1 de 2009 a entraîné une forme de scepticisme. Elle a même provoqué un vrai refus de se faire vacciner. Mais la grosse différence, c’est qu’en 2009, la pandémie n’a pas eu lieu. Les Français ont refusé la précaution, mais le danger n’était pas là. Cette fois, il est là… »

Intentions de vaccination contre la COVID-19*

Inde : 87 %
Chine : 85 %
Royaume-Uni : 79 %
Canada : 76 %
Allemagne : 69 %
Italie : 68 %
États-Unis : 64 %
France : 54 %

*Sondage Ipsos, octobre 2020

Les Vaxxeuses : au front contre les complotistes

PHOTO MICHEL SPINGLER, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Seringues contenant le vaccin à base d’ARN développé par le consortium Pfizer–BioNTech

« Dans cette crise de la COVID-19, les conspirationnistes ont mangé les antivax. C’est une sorte de hold-up. »

L’historien Paul Henri Vignaud est formel : les adeptes de la théorie du complot ont pris en otage le mouvement antivaccin, pour y inoculer leurs thèmes fétiches. Contrôle des cerveaux, 5G, complot des laboratoires pharmaceutiques, grande finance, Francs-Maçons, Illuminati, Bill Gates, tout y passe.

Jusqu’ici, ce discours paranoïaque a largement dominé sur les réseaux sociaux en France. Au point d’en démotiver plusieurs face au vaccin.

Mais la résistance s’organise. Certains sites de « démystification » ont décidé de reprendre la main face aux sceptiques et aux conspirationnistes. C’est le cas des Vaxxeuses, dont on parle de plus en plus dans l’Hexagone.

On est là pour contrer le discours conspirationniste, parce qu’on s’aperçoit qu’il n’y a pas grand-chose qui est fait pour lutter contre ça. Les pouvoirs publics ne mesurent pas vraiment le poids des réseaux sociaux dans la communication entre les gens.

Pierre, fondateur du collectif, qui regroupe une quinzaine de membres

Pierre préfère taire son vrai nom, afin d’éviter les représailles sur l’internet. Le réseau des réseaux est en effet devenu une « véritable foire d’empoigne », dit-il.

Il faut dire que les Vaxxeuses n’y vont pas de main morte. Sur sa page Facebook, le collectif s’amuse à ridiculiser les antivaccins avec humour, voire sarcasme.

Ce ton provocateur « est notre marque de fabrique », lance Pierre.

IMAGE TIRÉE DE FACEBOOK

Aperçu de la page Facebook du groupe Les Vaxxeuses

Pour Françoise, qui souhaite aussi garder l’anonymat, c’est aussi une façon de « démontrer l’ineptie de certains messages, pour permettre aux gens de prendre un peu de distance » face à la désinformation.

Si le ton est ironique, le contenu est toutefois très sérieux. Se décrivant comme un « collectif de citoyens, de parents » (dont font partie quelques scientifiques, mais pas que), Les Vaxxeuses diffusent, en les vulgarisant, des recherches documentées et validées afin de lutter contre les fake news.

« On essaie de démonter les théories du complot avec des arguments scientifiques », résume Pierre.

Un exemple ? « Il y a ces gens qui pensent que le vaccin à base d’ARN messager [utilisé contre la COVID-19] modifierait notre ADN de façon permanente. Et qu’ensuite, on transmettra cette mutation à nos enfants. Mais ce n’est pas compliqué de trouver des données pour prouver que cette info est fausse. On partage toutes les publications qu’on peut trouver sur l’internet qui expliquent, le plus simplement du monde, qu’en aucun cas l’ARN peut être intégré [à notre organisme]. »

Françoise admet que les complotistes sont peu sensibles aux contre-arguments des Vaxxeuses. « Convaincre des gens convaincus par des arguments irrationnels, c’est mission impossible », dit-elle. Mais l’objectif du collectif n’est pas tant de convertir les antivax extrêmes que d’éviter la radicalisation des sceptiques mous.

L’idée, c’est d’empêcher que ceux et celles qui se posent des questions plus ou moins légitimes ne basculent.

Françoise, membre des Vaxxeuses

Difficile de savoir si l’objectif est atteint. Mais Pierre et Françoise se disent plutôt « pessimistes » et consternés devant « le manque d’esprit critique » des Français.

« Pas sûr que dans notre système éducatif, en France, on ait pris la mesure de l’influence d’internet et des réseaux sociaux, conclut Pierre. Beaucoup de gens prennent des choses pour argent comptant sans vérifier. »

« À mon avis, c’est très mal engagé, ajoute Françoise. Si on m’avait posé la question, j’aurais préféré qu’il y ait obligation de se faire vacciner. Mais on est dans un pays où les gens ne sont pas très chauds sur la question. Si en plus on les oblige, on va clouer le cercueil de la confiance, c’est certain… »