En France, les accents « différents » sont souvent source de discrimination à l’embauche. Une nouvelle loi contre la glottophobie pourrait changer les choses.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Pierre Tremblay est parti en France en 2011 pour devenir journaliste.

Vers la fin de ses études, quand il a dû choisir sa spécialisation, on lui a clairement fait savoir qu’à cause de son accent québécois, il aurait peu de chances d’être embauché comme reporter au micro.

On l’a gentiment orienté vers le job de caméraman-reporter, où sa voix et sa personne seraient beaucoup moins mises de l’avant.

« Je me doutais bien que l’accent pouvait être un problème. Ils me l’ont clairement dit. Ils savaient que dans les journaux télévisés, dans les grandes télés, on est assez strict sur la question de l’accent. C’était donc une voie moins risquée. Mais je ne suis pas du tout amer, je ne leur en veux pas. Ils ont été honnêtes avec moi », raconte le journaliste originaire de Matane, qui travaille aujourd’hui pour le HuffPost, à Paris.

Le cas de Pierre Tremblay n’est pas unique. En France, la question de l’accent est un véritable enjeu quand il s’agit de postuler un emploi. Dans un sondage IFOP paru début 2020, 16 % des personnes interrogées disent avoir été victimes de discrimination à l’embauche, ou dans leur progression professionnelle, à cause de leur accent.

Cela correspond à environ 11 millions d’individus vivant en France. Ce n’est pas rien.

Le problème est assez préoccupant pour que le député Christophe Euzet, du parti Agir ensemble (centre droit), dépose une proposition de loi pour lutter contre la « glottophobie », ou, si vous préférez, la discrimination fondée sur l’accent. La loi, adoptée jeudi à l’Assemblée nationale, doit être validée par le Sénat.

Monopole de l’accent

Christophe Euzet est originaire de l’Hérault, dans le sud de la France. Il note que son accent chantant lui a valu beaucoup de « condescendance bienveillante » dans les coulisses de l’hémicycle. Il déplore que l’accent de l’« élite parisienne » se soit imposé comme la norme dans la sphère publique, principalement dans les métiers de la parole, « identifiés au savoir, au pouvoir, à l’esprit, à la culture ».

Cela est particulièrement vrai dans le cas des grands médias, qui ne représentent pas du tout la diversité des accents que l’on retrouve en France et dans la francophonie.

« Combien de personnes avec l’accent du sud pour commenter une commémoration du 11 novembre ? Combien pour commenter la situation politique au Proche-Orient ? Combien pour animer un débat à la télé sur la philosophie politique au XXe siècle ? Zéro », se désole-t-il.

Au-delà des chiffres, le député se dit même « persuadé » que ce monopole de l’accent a des répercussions sur la cohésion sociale.

Selon lui, ce n’est pas un hasard si la crise des gilets jaunes (ce grand mouvement de protestation français de 2018) a été plus aiguë dans le nord et dans le sud de la France. Les habitants de ces régions, particulièrement discriminés pour leur accent, avaient un gros problème d’identification au pouvoir.

Nous vivons dans un monde où les gens regardent les écrans à longueur de journée. Or, quand on a une crise sociale profonde, qu’on attend des réponses profondes et que le discours qu’on entend dans la petite boîte carrée est tenu par une élite dont on ne partage pas l’accent, les gens ont l’impression de ne pas être représentés par la parole publique.

Christophe Euzet député du parti Agir ensemble

« Ils ne se retrouvent plus dans ce mode d’expression de l’élite parisienne qu’ils considèrent comme leur étant extérieure, voire étrangère. Et ils se sentent d’autant plus exclus de la communauté nationale. »

Connotations et hiérarchie

Cette discrimination liée à l’accent ne date pas d’hier.

Il faut savoir que depuis la Révolution, la France s’est construite sur un modèle d’identité nationale extrêmement centralisé, avec une conception de la nation comme peuple uniformisé. On a d’abord éradiqué les langues régionales (breton, basque, provençal, béarnais), puis on a lutté contre les variations régionales du français.

La grande bourgeoisie parisienne, qui a remplacé l’aristocratie au pouvoir, a imposé sa norme.

Résultat : les accents aux tonalités « dissidentes », comme les accents corse, marseillais, belge, québécois, africains ou maghrébin, sont aujourd’hui stigmatisés par l’establishment, consciemment ou non. Certains parce qu’ils ne correspondent pas au canon imposé, d’autres parce qu’ils renvoient à des préjugés ethniques, sociaux ou religieux.

« Il y a des connotations sociales qui sont adossées aux différentes prononciations, explique le linguiste Philippe Blanchet, auteur du livre Discriminations : combattre la glottophobie, paru en 2016. Selon le type de prononciation que vous avez, on va vous considérer comme pas fiable, pas sérieux, mal éduqué, pas assez présentable pour la clientèle et le public. Vous allez donner une mauvaise image de l’entreprise ou du service, et du coup, on se sert de cet argument pour ne pas vous embaucher. »

Selon Philippe Blanchet, il existerait du reste une « hiérarchie » dans les accents, certains étant plus discriminés que d’autres.

« Si vous avez un accent anglophone, ça passe. C’est même plutôt chic. Si vous avez un accent méridional, c’est plutôt sympathique, mais ce n’est pas sérieux. L’accent belge est très mal perçu en France. Mais les plus mal vus sont les accents populaires de la moitié nord de la France, les accents ouvriers, les accents ruraux, ainsi que les accents des banlieues. »

C’est encore pire pour certains accents étrangers, notamment du Maghreb ou d’Afrique de l’Ouest, ajoute le linguiste. Car on s’appuie alors sur d’autres discriminations, qui vont au-delà du parler.

Et l’accent québécois ? « Il est un peu comme les accents méridionaux, répond M. Blanchet. La plupart des gens le trouvent sympathique, rigolo, mais évidemment, ce n’est pas sérieux. »

Interdire, c’est avancer

L’opinion française serait toutefois de plus en plus sensible à cette question. Le premier ministre français, Jean Castex, a été nommé en dépit de son accent du Midi bien prononcé. « Ce ne serait jamais arrivé il y a 20 ans », note le linguiste.

PHOTO LUDOVIC MARIN, REUTERS

Jean Castex, premier ministre de la France

La nouvelle loi sur la glottophobie n’en demeure pas moins « indispensable », dit-il, si l’on veut se défaire de ce mauvais pli. Car son effet dissuasif fera en sorte qu’on ne pourra plus banaliser le problème. Si la proposition de loi était validée, la discrimination par l’accent rejoindrait la longue liste des discriminations qui figurent déjà dans le Code pénal. Le délit serait punissable de trois ans de prison et de 45 000 euros (70 000 $ CAN) d’amende.

« À partir du moment où c’est interdit, qu’il y a une ligne rouge qu’il convient de ne pas franchir, on peut amorcer un changement des mentalités », estime Christophe Euzet.

Une loi faciliterait en outre le suivi statistique, le « testing » et des mesures plus concrètes, dans l’éducation comme dans les communications. Les grands médias pourraient notamment être invités à signer une charte dans le cadre de la réforme de l’audiovisuel, qui est prévue en France l’an prochain.

Peut-être commencera-t-on alors à entendre des accents québécois à la télé française.

Et chez nous ?

Le phénomène de la glottophobie existe aussi au Québec. Dans une étude de l’INRS parue en 2006, 67 % des anglophones de la province, 61 % des francophones et 52 % des allophones déclarent avoir été victimes de discrimination en lien avec la langue ou l’accent.

« La discrimination est linguistique, mais derrière ça, il y a d’autres discriminations plus importantes, qui renvoient surtout à l’origine. On y associe des préjugés. On va discriminer parce que tel accent correspond à telle région, si cette région a des connotations négatives », souligne Christophe Bergeron, professeur à la faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa, qui a travaillé sur cette problématique.

M. Bergeron souligne qu’au Canada, la Loi sur les droits de la personne ne prévoit pas de protection contre les discriminations basées sur la langue. De telles protections n’existent pas en Ontario non plus. Au Québec, la langue est cependant reconnue comme motif de discrimination par la Charte des droits et libertés.

Ce qui ne veut pas dire que le problème n’existe pas.

Dans son étude, l’INRS précise que « le linguicisme (discrimination due à la langue maternelle des individus) semble être une des sources importantes de discrimination au Québec, un constat qui témoigne de l’histoire des tensions linguistiques dans cette province ».