(Nice) Au lendemain de l’attaque terroriste de la basilique de Notre-Dame-de-l’Assomption qui a fait trois morts, les Niçois cherchent encore les mots. Entre colère, fraternité et lassitude, les réactions dans la cinquième ville de France sont aussi diverses que ses habitants.

Ilies Hagoug Collaboration spéciale

Le centre-ville de Nice est étonnamment égal à lui-même en ce matin du vendredi 30 octobre. Les rues étroites près de la gare sont colorées, ensoleillées, et les passants sont nombreux. Les nombreuses boucheries de ce quartier cosmopolite sont souvent halal, et toujours pleines en prévision d’un confinement qui se met peu à peu en place. Plus loin, dans un petit jardin, les enfants s’amusent et d’autres s’assoient pour profiter d’une douceur qui résiste à l’arrivée de l’hiver.

À quelques mètres de là, un cordon de police et quelques gouttes de sang sur le trottoir. Sans ça, on pourrait presque oublier que ce jardin est celui de la basilique de Notre-Dame-de-l’Assomption, théâtre d’un attentat au couteau qui a coûté la vie à trois personnes hier matin. Un autre : Nice se souvient encore trop bien de l’attentat du 14 juillet 2016, quand un terroriste a foncé avec son camion dans la foule en pleine fête nationale et fait 86 victimes, et de l’attaque au couteau de trois militaires, en 2015, dans la foulée de l’assaut contre Charlie Hebdo.

« J’ai l’impression d’être désensibilisé. J’habite juste à côté, et je me suis simplement dit “Encore une fois”. Ce qui m’a surpris, c’est de ne pas avoir été plus choqué, ou énervé. Je suis ému, c’est mon quartier, mais pour être honnête la colère est sur fond de lassitude », raconte ainsi Marc, un informaticien d’une quarantaine d’années, en haussant les épaules.

Colère et foi chrétienne

Devant la basilique, des hommes et des femmes se recueillent. Une foule de journalistes du monde entier s’activent. Éric Ciotti, député des Alpes-Maritimes, est venu déposer une gerbe de fleurs. Il continue de marteler la nécessité de créer un « Guantánamo à la française », car cette attaque est pour lui une déclaration de guerre.

Il ne suffit plus de s’armer judiciairement face à l’islamisme, il faut désormais s’armer militairement.

Éric Ciotti, député des Alpes-Maritimes

Certains applaudissent, et d’autres opinent silencieusement. Sous ce décor d’une ville paisible, ce sont bien des sentiments forts qui ressortent, comme chez Michel Burel, président de l’association de la Charité et du Bon et Perpétuel Secours. Il parle les larmes aux yeux, mais avec la voix sûre : « J’ai la rage au ventre. Ma foi chrétienne m’aide à maîtriser mes propos, mais on est devant un abandon de l’État, face à une haine qui a conduit quelqu’un à retirer trois vies. » S’il est persuadé que tout le monde peut cohabiter, et que ce quartier le montre bien, Michel est bel et bien en colère : « Il faut arrêter d’accueillir n’importe qui, si je vous dis que je vais venir chez vous et tout casser cet après-midi, vous allez forcément refuser ! »

Habitué des messes de Notre-Dame-de-l’Assomption, il vient souvent accompagné de sœur Marinella Moisy. Mauricienne, arrivée en France il y a une dizaine d’années, elle connaît toutes les paroisses de la région, mais avait « une affection particulière » pour celle-là. « Cette église, comme toutes les églises, était ouverte à tous, quelle que soit la couleur ou l’origine et j’en suis la preuve. » Elle a connu Vincent Loquès, le sacristain tué pendant l’attaque dont la photo est ornée de bougies et de fleurs sur le parvis de la basilique. « Il en était aussi le symbole, il accueillait tout le monde, au point où certains pensaient que c’était le prêtre. Aujourd’hui, j’ai envie de préserver sa mémoire. »

Par ailleurs, le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, a annoncé vendredi que 7000 membres des forces de l’ordre seraient appelés en renfort et mis à la disposition des préfets dès lundi.

Défendre le vivre-ensemble

Grande, blonde élancée, Marie a déménagé il y a un an à Nice, pour ses études. Avec son ami Jérémy, elle est venue rendre hommage aux victimes. Un bouquet de fleurs chacun à la main, ils se sont mis largement en retrait, à quelques dizaines de mètres de la foule. Elle était très près de l’église au moment de l’attaque, et de la panique qui a suivi.

Bien sûr, j’ai eu peur et j’ai toujours peur. Mais je ne veux pas y céder. J’aime ma ville, je m’y plais, et c’est en partie grâce à notre bon vivre-ensemble.

Marie, résidante de Nice

Les musulmans sont nombreux dans le quartier voisin de l’église. Parmi eux, Lhadji est un Tunisien de 70 ans, un chibani (un ancien), comme on les appelle en arabe et en français, ici. Après des dizaines d’années passées à travailler dans la région, il a pris sa retraite dans une rue attenante. Café à la main, il prend le soleil sur un banc du parc.

Lui aussi est en colère, contre son concitoyen tunisien accusé d’avoir commis l’attentat, un homme qui déforme sa religion, dit-il. « Il prétend défendre le Prophète, [jeudi], c’était le Mawlid, l’anniversaire de Mohamed. Et il a fait une chose totalement contraire à tout ce qu’il nous a appris. Cet homme n’est pas un musulman, je ne comprends pas comment on peut se prétendre musulman et faire une chose pareille. » Lhadji aime ce quartier, il y a ses amis, ceux avec qui il parle l’arabe ou le français sans distinction. « Il y a des Juifs, des Italiens, des Français de souche, on se connaît tous, on se parle tous. On n’arrêtera pas à cause de cette horreur, il faut même qu’on continue encore plus. »

— Avec l’Agence France-Presse

Qui est l’agresseur ?

PHOTO FOURNIE PAR LA FAMILLE, REUTERS

Brahim Issaoui

L’auteur de l’attaque serait un Tunisien de 21 ans. Selon le procureur antiterroriste français et une source au ministère de l’Intérieur italien, il est arrivé clandestinement en Europe par l’île italienne de Lampedusa le 20 septembre. Il aurait débarqué sur le continent, à Bari, dans le sud de l’Italie, le 9 octobre. Il s’appelle Brahim Issaoui, selon sa famille, que l’AFP a pu rencontrer en Tunisie et le procureur général du pays. La justice tunisienne a indiqué qu’il avait des antécédents judiciaires de droit commun de violence et de drogue. Son frère, Yassine Issaoui, qui a assuré lui avoir parlé au téléphone mercredi soir, a indiqué que Brahim était parti de Tunisie un mois et demi plus tôt et était arrivé en France la veille de l’attentat. « Il a dit qu’il allait aller en France, car pour le travail c’est mieux », a-t-il raconté. Issu d’une famille nombreuse et modeste de Sfax (centre de la Tunisie), le jeune homme, réparateur de motos selon sa mère, faisait la prière depuis deux ans et demi. « Il ne sortait pas et ne communiquait pas avec les autres », a-t-elle dit à l’AFP.

— Agence France-Presse

Manifestations dans le monde arabo-musulman

PHOTO MAHMUD HOSSAIN OPU, ASSOCIATED PRESS

Une manifestation contre les déclarations d’Emmanuel Macron a rassemblé plus de 40 000 personnes à Dacca, au Bangladesh, vendredi.

Des dizaines de milliers de personnes ont de nouveau manifesté vendredi dans plusieurs pays musulmans et arabes pour protester contre la France au sujet des caricatures du prophète de l’islam Mahomet. Les protestations ont éclaté après les déclarations d’Emmanuel Macron défendant la liberté de caricaturer le Prophète à la suite de la décapitation près de Paris par un musulman d’un enseignant qui avait montré à sa classe de telles caricatures. À Dacca, où la sécurité a été renforcée autour de l’ambassade de France, plus de 40 000 manifestants ont défilé selon des observateurs indépendants et les organisateurs.

— Agence France-Presse

L’extrême droite danoise veut republier les caricatures

Un parti d’extrême droite danois a annoncé lancer une campagne pour republier dans la presse des caricatures représentant le prophète Mahomet qu’un enseignant français avait montrées en classe quelques jours avant son assassinat. « Le meurtre de Samuel Paty est à l’origine de la campagne par laquelle nous voulons soutenir sa famille et le combat pour la liberté d’expression », a affirmé vendredi à l’AFP Pernille Vermund, présidente du parti anti-immigration Nye Borgerlige (Nouvelle Droite), qui occupe quatre sièges sur les 179 du Parlement danois. Sur son site internet, la formation politique a lancé une cagnotte pour « publier des publicités avec les dessins de Charlie Hebdo dans les journaux danois ». Dans les médias danois, où les caricatures n’ont pas été récemment republiées, la campagne suscitait un enthousiasme très mitigé. Par ailleurs, un enseignant a été suspendu cette semaine à Bruxelles pour avoir montré à ses élèves de 10 et 11 ans la caricature en question, qui a été jugée « obscène » par sa direction.

— Agence France-Presse