La Turquie, qui accuse depuis plusieurs jours la France de mener une campagne « haineuse » contre l’islam, est revenue à la charge mercredi après la diffusion d’une caricature de Charlie Hebdo prenant pour cible son président, Recep Tayyip Erdoğan.

Marc Thibodeau Marc Thibodeau
La Presse

Le dessin de l’hebdomadaire satirique montrant le chef d’État turc en caleçon en train de soulever la robe d’une femme voilée a été accueilli avec colère par Ankara, qui a promis d’agir « légalement et diplomatiquement » contre cette « nouvelle démarche de provocation ».

Dans un communiqué relayé en ligne, la direction des communications du président Erdoğan a ciblé du même coup son homologue français, Emmanuel Macron, en l’accusant de se cacher « derrière des valeurs telles que la liberté d’expression, la démocratie et le pluralisme » pour provoquer « incompréhensiblement le monde musulman ».

La sortie du chef d’État turc est survenue alors que les dirigeants de plusieurs pays à majorité musulmane critiquaient à leur tour le président français pour avoir défendu la rediffusion récente en France de caricatures controversées de Mahomet.

Le président égyptien, Abdel-Fatteh al-Sissi, a notamment déclaré mercredi que la liberté d’expression ne pouvait tout justifier. « J’imagine que cela s’arrête lorsque les sentiments de plus d’un milliard et demi [de musulmans] sont blessés », a-t-il plaidé selon l’Agence France-Presse.

Les tensions ont commencé à se manifester début septembre lorsque Charlie Hebdo a republié les caricatures de Mahomet à l’ouverture du procès de 14 personnes mises en cause dans l’attaque meurtrière qui avait ciblé le personnel de l’hebdomadaire en 2015.

Elles ont gagné en intensité après que le président Macron a déclaré début octobre que l’islam « vit une crise partout dans le monde aujourd’hui ».

La décapitation, quelques semaines plus tard, d’un enseignant qui avait utilisé des caricatures de Mahomet dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression a causé un choc en France et mené le gouvernement à lancer une série d’initiatives musclées pour contrer l’« islam radical », suscitant des critiques.

Le président Erdoğan s’est posé en chef de file des détracteurs du gouvernement français, multipliant notamment les déclarations contre le président Macron.

La fin de semaine dernière, il a suggéré que son homologue français devrait envisager « des examens de santé mentale » en raison de son « problème » avec l’islam.

Le gouvernement français a rappelé son ambassadeur à Ankara pour souligner son indignation tout en insistant sur la nécessité pour le président turc de cesser les insultes.

Le porte-parole du gouvernement, Gabriel Attal, a indiqué à l’Agence France-Presse mercredi que la France ne « renoncera jamais à ses principes et à ses valeurs » malgré les « tentatives de déstabilisation et d’intimidation » actuelles.

Paris entend par ailleurs réclamer auprès des autres pays européens la mise en place de sanctions susceptibles d’amener la Turquie à cesser ses « provocations tous azimuts ».

Henri Barkey, spécialiste de la Turquie rattaché à l’Université Lehigh, en Pennsylvanie, note que le président Erdoğan a maille à partir avec la France sur plusieurs sujets, notamment la guerre en Libye, l’exploitation d’hydrocarbures dans la mer Méditerranée et le conflit dans le Haut-Karabakh qui divise l’Arménie et l’Azerbaïdjan.

La polémique sur les caricatures de Mahomet et la liberté d’expression lui donne l’occasion de mobiliser la population turque alors que le pays connaît d’importantes difficultés économiques, note M. Barkey.

Elle lui donne aussi l’occasion de se présenter comme le « défenseur du monde musulman » et d’accroître son rayonnement hors des frontières du pays, relève l’analyste.

Sami Aoun, professeur de l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, note que la France et la Turquie sont effectivement aux antipodes « sur à peu près tout » en matière géostratégique.

Cette situation, dit-il, ne doit pas faire oublier pour autant l’importance de la bataille idéologique en cours.

La France, note M. Aoun, défend un modèle « laïque, démocratique et libéral » où la liberté de conscience et la « liberté de critiquer » sont protégées pour tous, y compris les musulmans.

Recep Tayyip Erdoğan fait pour sa part la promotion active de l’« islamisme radical » à la tête d’un pays où la laïcité est en recul et les libertés sont limitées, relève l’analyste.

Nombre d’États faisant écho aux critiques d’Ankara ont des bilans « moins que brillants » en matière de droits de la personne qu’ils sont peu désireux de voir remis en question, ajoute M. Aoun.