Ils appellent ça le « séparatisme », mais cela n’a rien à voir avec le désir d’indépendance des Corses, des Basques ou des Bretons. En France, ce terme vise désormais les islamistes radicaux qui rejettent les valeurs de la République. Explications.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

De quoi parle-t-on au juste ?

Nouveau chapitre dans le dossier de la laïcité en France. Alors qu’on s’apprête à souligner le cinquième anniversaire des attentats du 13 novembre, Emmanuel Macron a annoncé la semaine dernière les contours d’un projet de loi de « lutte contre le séparatisme ».

Ce projet de loi vise essentiellement la minorité islamiste et salafiste de France, perçue comme vivant en marge de la société française, avec des valeurs parallèles, voire contraires, à celle-ci.

« Le problème, c’est cette idéologie, ce projet conscient, politico-religieux, qui affirme que ses lois propres sont supérieures à celles de la République », a déclaré le président, dans un discours délicat et attendu.

La loi, qui doit être votée le 9 décembre, s’articulera autour d’une dizaine de mesures destinées à favoriser l’intégration de ces communautés, souvent perçues comme étant une possible menace à la nation. Parmi celles-ci : fin de l’instruction à la maison (maternelle obligatoire à 3 ans), contrôle des écoles religieuses clandestines, fin des imams formés à l’étranger et neutralité pour les employés des entreprises privées chargées de services publics (transports en commun, déchets, traitement des eaux, aéroports de Paris).

« On peut voir cela comme une annexe à la loi de 1905 sur la laïcité, qui séparait les Églises et l’État, résume Olivier Ihl, professeur de politique à l’Université de Grenoble. C’est un complément adapté à la présence d’un activisme musulman de type salafiste, qui n’existait pas il y a un siècle. »

Des réactions indignées, mais pas que…

Cette offensive contre l’islamisme a suscité de vives réactions dans une partie de l’opposition et le monde associatif. À gauche, des voix se sont élevées pour fustiger cette « obsession » pour l’islamisme, tandis que les collectifs de lutte contre le racisme et l’homophobie ont dénoncé la stigmatisation et la discrimination des musulmans.

« Un certain nombre de problèmes comme la radicalisation se posent dans certains quartiers ghettoïsés, mais c’est avant tout parce que la République les a abandonnés », a notamment affirmé à l’AFP le président de SOS Racisme, Dominique Sopo.

En revanche, les partis de droite ont plutôt bien accueilli ces mesures. Tout comme la population française en général.

Selon un sondage Odoxa publié jeudi, 80 % des Français disent approuver ce projet de loi « pour éviter que certains groupes ne se referment autour d’appartenances ethniques ou religieuses ». En revanche, 46 % des répondants pointent vers un risque de « diviser la société » (46 %).

Pourquoi maintenant ?

En dénonçant le « séparatisme islamiste », sujet tabou s’il en est, Emmanuel Macron répond aux attentes d’une partie de l’opinion en matière d’intégration et de lutte contre les phénomènes de radicalisation.

Politiquement, il marque aussi des points. Avec ce projet de loi, il prolonge son travail d’étouffement à droite, en coupant l’herbe sous le pied du parti Les Républicains (LR), qui se présentait jusqu’ici comme le principal défenseur de la loi et de l’ordre.

« [Emmanuel Macron] veut montrer que son gouvernement représente bien les intérêts de cette faction de l’électorat, concernée par le besoin de sécurité, la volonté d’intégration à la République, la fermeté dans la lutte contre le terrorisme, résume Olivier Ihl. Ce n’est pas un hasard si cela intervient quelques mois avant les élections régionales et à un an et demi de la présidentielle. C’est une manière d’occuper électoralement le terrain. »

Séparatisme, un terme trop fort ?

Exit le « communautarisme », qui désignait jusqu’ici les groupes mal intégrés ou repliés sur eux-mêmes. « Le mot était usé et ne disait pas assez fondamentalement qu’il y avait un danger pour la nation », résume Olivier Ihl. Avec « séparatisme », Emmanuel Macron opte pour une désignation plus « sulfureuse ».

Le terme n’a évidemment rien à voir avec les mouvements indépendantistes corse, basque ou breton qui ont agité la France. Il cible clairement les islamistes, qui proclament leur rejet des valeurs communes (universalisme, égalité hommes-femmes, primauté des lois sur la religion) qui font de la République française « une réalité indivisible ».

Le terme a eu le mérite de frapper les esprits et de faire le buzz dans les médias. Mais tous ne sont pas d’accord avec son utilisation, jugée trop radicale.

« J’avoue que je ne comprends pas trop cet emploi du terme, qui ne rencontre aucune réalité palpable, observe le politologue Xavier Crettiez, expert des mouvements indépendantistes. C’est-à-dire qu’en France actuellement, il n’y a pas véritablement d’acteur politico-religieux qui chercherait à se séparer de la communauté nationale, dans une logique sécessionniste. »

Ironiquement, ce sont les séparatistes corses, dit-il, qui ont le plus mal réagi, par crainte d’être amalgamés à la minorité islamiste. « Sur les réseaux sociaux, il y a eu beaucoup de bruit sur le fait qu’on les confondait avec des gens auxquels ils ne veulent pas être associés, souligne M. Crettiez. Pour eux, ils n’ont rien à voir avec les djihadistes visés par Macron. »

Les critiques auraient-elles porté ? On apprenait cette semaine que le projet de loi changerait de nom pour s’appeler « projet de loi renforçant la laïcité et les principes républicains ».

Moins bon pour le marketing, mais peut-être plus précis.