(Varosha) La station balnéaire chypriote-grecque de Varosha, bouclée par l’armée turque depuis l’invasion du nord de l’île par Ankara il y a 46 ans, a été partiellement rouverte jeudi, une décision unilatérale susceptible d’alimenter les tensions en Méditerranée orientale.

Odül ASIK ULKER et Margaux BERGEY
Agence France-Presse

Surnommée dans les années 1970 le « Saint-Tropez chypriote » pour ses eaux cristallines et ses soirées endiablées, cette cité fantôme est l’un des symboles de la partition de l’île, et un point sensible pour toute tentative de règlement du conflit.

Chypre est divisée depuis l’invasion de son tiers nord par l’armée turque en 1974 après un coup d’État visant à rattacher le pays à la Grèce. Au sud, la République de Chypre, la seule reconnue internationalement, est membre de l’Union européenne (UE) depuis 2004.

Jeudi, conformément à une annonce faite deux jours plus tôt à Ankara, quelques centaines de personnes ont pénétré sous le contrôle de la police chypriote-turque à Varosha, en banlieue de Famagouste, tandis que des soldats turcs déblayaient le secteur, ont constaté des journalistes de l’AFP.

Des visiteurs, parmi lesquels quelques touristes étrangers, filmaient avec leur téléphone les moindres détails d’un paysage de désolation, parsemé d’immeubles en ruines, certains posant devant des bâtiments laissés à l’abandon depuis 1974.

Contexte électoral

La réouverture – très partielle – de Varosha a été annoncée mardi par le président turc Recep Tayyip Erdogan et le « premier ministre » de l’autoproclamée République turque de Chypre-Nord (RTCN), Ersin Tatar.

Elle intervient dans un contexte singulier, à l’approche d’une « présidentielle » dimanche dans cet État uniquement reconnu par la Turquie.

M. Tatar, proche d’Ankara, se présente dans ce scrutin contre le « président » sortant, Mustafa Akinci, favori des sondages et en froid avec M. Erdogan.

Jeudi après-midi, le « premier ministre-candidat » s’est lui-même rendu à Varosha, en présence de plusieurs officiels parmi lesquels ne figurait évidemment pas M. Akinci.

Mardi, ce dernier avait fustigé l’ouverture de Varosha.

« C’est une honte pour notre démocratie. […] Ces mesures visent uniquement à favoriser un des candidats » (M. Tatar, NDLR), avait-il déclaré à propos de cette annonce qui a aussitôt entraîné un effondrement de la coalition au pouvoir en RTCN.

Au sud de la « ligne verte » contrôlée par l’ONU, la République de Chypre a également « fermement » condamné une « combine pré-électorale ».

Jeudi, le président chypriote Nicos Anastasiades a dénoncé « une violation flagrante du droit international », affirmant avoir protesté auprès de l’ONU et de l’UE.

Chypre prône soit une restitution pure et simple de Varosha, soit son administration par les Nations unies.

En 1984, une résolution onusienne avait exigé son transfert à l’ONU et son repeuplement par ses habitants d’origine.

L’invasion turque du tiers nord de Chypre en 1974 avait provoqué la fuite des Chypriotes-grecs vers le sud. Varosha avait alors été totalement fermée par l’armée turque, qui avait interdit à quiconque d’y accéder.

La station balnéaire, qui comptait des dizaines de milliers d’âmes, est depuis une ville fantôme.

« Vision bicommunautaire »

Interrogé jeudi par l’AFP sur une des artères de Varosha rouvertes, Nafia Akadeniz, membre de l’ONG « Famagusta Initiative », a déploré le caractère unilatéral de l’initiative.

« Je ne crois à aucune tentative d’apporter la paix si elle ne comporte pas une vision bicommunautaire pour Famagouste » – dont fait partie Varosha –, a souligné cette chercheure chypriote-turque.

Et « je n’utiliserais pas le terme “d’ouverture de Varosha” car ce qui a été fait, c’est juste de rouvrir une route qui mène à la mer », a-t-elle dit.

Essentiellement symbolique à ce stade, cette décision est néanmoins susceptible de raviver les tensions entre Athènes et Ankara, qui s’opposent déjà autour de leurs frontières maritimes et de l’exploration des hydrocarbures en Méditerranée orientale.

A Athènes, Stelios Petsas, porte-parole du gouvernement grec, a exhorté jeudi la Turquie à « faire marche arrière » sur Varosha. « Sinon, la question sera soumise aux dirigeants de l’UE […] lors du Conseil européen des 15 et 16 octobre, par la République de Chypre et la Grèce », a-t-il prévenu.