(Madrid) Premier pays de l’UE à avoir dépassé cette semaine le demi-million de cas de COVID-19, l’Espagne laisse le soin à ses régions de gérer l’épidémie avec le risque de perdre en efficacité, estiment des experts.

Marie GIFFARD
Agence France-Presse

« Ce rebond (de l’épidémie) a beaucoup à voir avec la structure du système sanitaire espagnol », dont la compétence relève des régions, estime le docteur José Molero, secrétaire général du syndicat Csit de médecins.

Depuis la fin du confinement, « on a perdu le rôle de l’État central sur la coordination pour laisser les régions prendre leurs décisions », perdant selon lui en « efficacité », regrette-t-il.

Mi-mars, le gouvernement de gauche de Pedro Sanchez avait déclaré l’état d’alerte afin d’imposer un confinement extrêmement strict et de reprendre en main le système de santé et le maintien de l’ordre.

Mais dans ce pays très décentralisé, ce régime d’exception a rapidement suscité des critiques en particulier à droite, obligeant M. Sanchez à faire des concessions pour s’assurer de l’appui du parlement.

Après la levée de l’état d’alerte fin juin, les régions ont récupéré la totalité de leurs compétences. Mais n’ont pas su freiner la reprise de l’épidémie, entraînant cette fois des critiques sur l’absence de coordination de la part de l’État.

« C’est une chose d’embaucher des personnes pour remonter la chaîne de contamination, de détecter les cas, autant de choses qui sont entre les mains des régions », analyse Sandra Léon Alfonso, politologue à l’Université Carlos III de Madrid.

« C’en est une autre de diminuer le nombre de cas, car l’instrument le plus efficace, c’est la limitation des mouvements (dans le pays). Et ça ne peut s’activer que sous le régime de l’état d’alerte et relève donc de l’État central », ajoute-t-elle.

« Malgré l’évolution préoccupante de la pandémie, je veux revendiquer cette cogouvernance » avec les régions, a de nouveau clamé mardi Pedro Sanchez, dont la majorité au parlement peut dépendre des partis régionalistes basques ou catalans.

Face aux inquiétudes, le socialiste est toutefois venu en aide fin août aux régions en annonçant la mise à disposition de 2000 militaires pour les aider à tracer les cas. Tout en laissant de nouveau la balle de la gestion de la crise dans leur camp en soulignant qu’elles pouvaient demander la proclamation d’un état d’alerte au niveau local.

Depuis fin juin, la décentralisation de l’Espagne a abouti à un patchwork de mesures anti-Covid, différentes selon les régions. La région de Madrid, épicentre de l’épidémie, est accusée par ses voisines de ne pas en faire assez.  

« Jeu politique »

Des différences qui n’ont pas de sens en termes de lutte contre l’épidémie, selon José Molero. « Si on ne limite pas la mobilité, ça ne sert à rien pour une région d’imposer des règles plus strictes. On se retrouve avec des gens qui viennent d’une autre zone, où les mesures sont plus souples. Avec plus d’infections ».

Pour Alejo Quiroga, politologue à l’Université Complutense de Madrid, Pedro Sanchez a fait « un calcul politique » en faisant « peser » sur les régions « la responsabilité de la rechute ».

Alors que « Madrid ou l’Andalousie, gouvernées par les conservateurs, voulaient récupérer » leurs compétences avant la fin de l’état d’alerte, il entend montrer leur « incohérence en leur disant “avant vous réclamiez la fin de l’état d’alerte. À présent, c’est le contraire” ».

Ailleurs en Europe, la régionalisation n’a pas été un frein à la lutte contre la COVID. Comme en Allemagne où le système de santé décentralisé a été considéré comme un rempart et où la chancelière Angela Merkel a globalement réussi à coordonner l’action des différentes régions.

Car au final, en Espagne, au-delà de la décentralisation, ce sont les « jeux de pouvoir » entre régions et État qui ont entravé la lutte contre l’épidémie, juge Daniel Sanso, expert en droit constitutionnel à l’Université européenne de Madrid.  

« Si l’exécutif central est de tel parti et l’exécutif régional d’un autre », comme c’est le cas de Madrid, « ce jeu politique peut nuire à la gestion de la crise sanitaire », poursuit-il.  

Et en Espagne, où il n’y a pas eu d’union sacrée comme au Portugal ou dans une moindre mesure en France, « ce jeu a probablement coûté des vies », selon Alejo Quiroga.