(Minsk) Trois opposantes unies face à un dirigeant cultivant son image d’homme viril. Leur but : déloger à la présidentielle d’août en Biélorussie Alexandre Loukachenko, dont le régime est accusé de pressions « misogynes » sur les dissidentes.

Tatiana KALINOVSKAYA
Agence France-Presse

La candidate Svetlana Tikhanovskaïa, 37 ans, a annoncé jeudi avoir été rejointe par les équipes de deux opposants privés de scrutin, Viktor Babaryko, un ancien banquier emprisonné depuis juin, et Valeri Tsepkalo, un ex-diplomate passé à l’opposition.

Mais sur la photo scellant cette alliance, elle apparaît aux côtés de deux autres femmes : Maria Kolesnikova, la directrice de campagne de Viktor Babaryko, et Veronika Tsepkalo, l’épouse de Valeri. La première a le poing levé, la seconde les mains en cœur, la troisième fait le « V » de la victoire.

Un symbole fort dans cette ancienne république soviétique d’Europe de l’Est dirigée depuis 1994 par Alexandre Loukachenko, un habitué des mises en scène pour entretenir son image de dur à cuire, qui vise un sixième mandat.

« Nous avons décidé de nous unir pour montrer ce qu’est la solidarité féminine », a expliqué vendredi Veronika Tsepkalo, une ancienne employée de Microsoft, au cours d’une conférence de presse avec ses deux complices.

« Nous ne sommes pas des citoyennes de second rang, nous sommes égales aux hommes et pensons que nous allons gagner ! », a-t-elle proclamé.

Leur objectif : « changer le pouvoir » et libérer « les prisonniers politiques ».  

« Nous voulons que la Biélorussie se réveille », résume Maria Kolesnikova, 38 ans, qui a travaillé dans la banque Belgazprombank, auparavant dirigée par l’opposant Viktor Babaryko.

Au départ, Svetlana Tikhanovskaïa ne se prédestinait pas à devenir candidate. Mais son époux, Sergueï, un vidéoblogueur de renom, a été emprisonné en mai alors qu’il prévoyait de se présenter. Elle l’a ensuite remplacé au pied levé.

« Tout le monde sait que je suis ici par amour pour mon mari », a-t-elle affirmé.

Elle est finalement devenue la rivale numéro un de M. Loukachenko, lorsque M. Babaryko a été emprisonné et privé de candidature.

« Misogynie d’État »

Le président biélorusse a quant à lui raillé cette concurrence en mai, jugeant que la Biélorussie n’était « pas encore prêt à voter pour une femme ».  

Puis jeudi, il a estimé que « si une femme veut être candidate, on l’enverra d’abord dans une unité militaire […] pour qu’elle soit formée et sache faire la différence entre un transport de troupes et un char. »

Ancien directeur de ferme soviétique, Alexandre Loukachenko aime s’afficher en uniforme, jouant au hockey sur glace avec Vladimir Poutine ou en pleine récolte dans les champs. Bien souvent, il est entouré de jeunes femmes, ou alors de l’acteur de film d’action Steven Seagal.

PHOTO NIKOLAI PETROV, ARCHIVES AP

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko

Plus grave, pour l’ONG Amnistie internationale, la Biélorussie verse aussi dans une « misogynie promue par l’État », selon un communiqué diffusé vendredi dénonçant la multiplication des pressions visant spécifiquement les opposantes biélorusses.

L’ONG signale, entre autres, le cas de la compagne d’un militant de l’opposition disant avoir été récemment menacée de viol au cours d’un interrogatoire dans un commissariat.  

Selon Amnistie, les autorités « visent délibérément des femmes impliquées en politique ou membres de la famille d’opposants, y compris en usant de discriminations ouvertes et de menaces de violences sexuelles ».

L’image de trois femmes s’opposant à l’indéboulonnable Alexandre Loukachenko a dès lors suscité de nombreux soutiens sur les réseaux sociaux.

« Il semble que toute la société attendait cette union », se réjouit le politologue Alexandre Fedouta, dans une tribune pour le média d’opposition Belsat.

Malgré l’arrestation d’un grand nombre de manifestants et d’opposants, cette campagne présidentielle a été dynamisée par l’arrivée de nombreux nouveaux visages dans un pays où les élections sont d’habitude une formalité pour le pouvoir.

L’analyste Alexandre Klaskovski, du centre Belapan, juge malgré tout les détracteurs du régime affaiblis par l’élimination des principaux candidats.  

Selon lui, les autorités voient en Svetlana Tikhanovskaïa un alibi démocratique pour dire qu’elles ne sont pas « aussi répressives » qu’on le dit.

Si l’opposante se muait en menace réelle pour le président, le pouvoir trouverait un prétexte légal en vue de l’évincer, juge-t-il.

« Le régime agit brutalement que vous soyez une femme ou un homme. La photo est belle, bien sûr, mais il ne faut pas se faire d’illusions », dit M. Klaskovski à l’AFP.