Non, Isabelle Boulay ne souhaite pas commenter la nomination du nouveau ministre français de la Justice. Sollicitée par La Presse, son attachée de presse nous a répondu que la chanteuse québécoise ne donnerait « aucune entrevue » concernant la carrière de son « chum » des quatre dernières années, parce qu’elle refuse systématiquement « toute demande liée à sa vie privée ».

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Précisons que le conjoint en question, l’avocat Éric Dupond-Moretti, est lui aussi un habitué des projecteurs. Et dans le cadre d’un important remaniement du gouvernement du président Emmanuel Macron, la nomination, lundi, de l’homme de 59 ans comme « garde des Sceaux » n’est pas passée inaperçue.

Redoutable orateur, cet avocat pénaliste aurait obtenu près de 150 acquittements en carrière, ce qui lui a valu le surnom d’« Aquittator ». Il a défendu des assassins, mais aussi de grandes personnalités politiques, accusées de fraude ou de détournements divers, comme les anciens ministres Bernard Tapie et Jérôme Cahuzac.

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Éric Dupond-Moretti, lors d'un procès en mai 2019

Ces procès, souvent courus, lui ont valu de devenir une personnalité médiatique en France et un invité régulier sur les plateaux de télévision. Une de ses causes célèbres a même fait l’objet d’un film au cinéma (Une intime conviction), avec l’acteur Olivier Gourmet, plus bourru que jamais, dans le rôle de l’avocat.

Comme si ce n’était pas assez, Éric Dupond-Moretti a monté l’an dernier un one man show portant sur son amour du métier, intitulé À la barre. Raison évoquée pour se lancer dans le spectacle : « Je voulais éprouver ce qu’Isabelle ressent avant de monter sur scène… »

Houle et controverse

Mais Éric Dupond-Moretti est aussi un personnage clivant, qui dérange par son caractère de cochon, son franc-parler et son mépris du politiquement correct.

On pourrait, de fait, écrire un livre entier sur ses citations houleuses ou controversées.

Celui que Le Monde appelle « l’ogre des assises » ne s’est, entre autres, jamais gêné pour dénoncer le « corporatisme » de la magistrature en France et a déjà suggéré que le Front national (extrême droite) soit rayé du paysage politique en France.

Il ne mâche pas non plus ses mots quand il est question de féminisme.

En 2018, lors d’un procès, il a déclaré : « C’est bien beau que la parole des femmes se libère, mais vous préparez un curieux mode de vie aux générations futures. » Et trouve par ailleurs « ahurissant » que siffler une femme devienne une infraction pénale, estimant que ce problème devrait être réglé « par la bienséance, pas la loi ».

Sans surprise, sa nomination au ministère de la Justice en irrite déjà certains. L’Union syndicale des magistrats (USM) de France parlait notamment mardi d’une « déclaration de guerre » et décrit le nouveau garde des Sceaux comme « quelqu’un qui méprise profondément » l’ordre judiciaire, au vu de ses insultes répétées envers les magistrats, qu’il aurait précédemment qualifiés de « barbouzes » et de « caste endogame ».

Aimer la plaidoirie

On comprend mieux l’étonnement ou l’agacement devant la nomination de ce provocateur aux origines populaires. Éric Dupond-Moretti n’entre dans aucun moule et risque de se sentir coincé dans ses nouveaux habits de ministre. Son mandat pourrait s’avérer orageux, souligne le politologue Olivier Ihl, professeur à Sciences Po Grenoble.

« Traditionnellement, les ministres sont des gens qui font très attention à leur parole, souligne l’expert. Éric Dupond-Moretti est un avocat qui aime la plaidoirie, l’emphase, qui aime parler avec beaucoup de force et de talent. Ça peut parfois poser problème dans les négociations où chaque mot compte. »

Sa désignation peut, en ce sens, être vue comme un geste « audacieux » de la part d’Emmanuel Macron et de son nouveau premier ministre, Jean Castex, ajoute l’expert.

Dans un discours mardi, le nouveau ministre de la Justice a tenu à rassurer les inquiets (« Je ne fais la guerre à personne ») et a présenté les grands axes de sa future politique, un programme ambitieux marqué par quelques désirs de réforme.

Reste à voir si le conjoint d’Isabelle Boulay pourra mener son projet à terme d’ici l’élection présidentielle de 2022.

« Il semble prendre le rôle très au sérieux, souligne Olivier Ihl. Mais à mon avis, toutes ses propositions ne passeront pas. Il a un programme pour 10 ans. On sent qu’il est très ambitieux. Pourquoi pas ? Mais je pense que ce sera difficile d’aller très loin dans cette direction. Il n’a que 18 mois pour lui. L’administration évolue très lentement, et on entre dans un contexte électoral où il devra rabattre ses prétentions. »

C’est la deuxième fois qu’un avocat de renom devient ministre de la Justice en France, après Robert Badinter en 1981, qui avait obtenu l’abolition de la peine de mort.