(Bruxelles) En Europe, la mort de George Floyd a relancé le débat sur le colonialisme. Et ce sont les statues qui écopent. D’Edward Colston à Léopold II, que faut-il faire de ces encombrants personnages ?

 Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

La scène, frappante, se passe le 14 juin en Angleterre. Pendant la manifestation Black Lives Matter à Bristol, une statue de bronze est déboulonnée par les militants, roulée dans la rue jusqu’au port et jetée à la mer sous les applaudissements.

La victime de cette action se nomme Edward Colston. Il a vécu aux XVIIe et XVIIIe siècles et fait fortune dans la traite des esclaves. Sa richesse lui a longtemps valu d’être considéré comme l’un des grands personnages de la ville de Bristol.

Mais tout cela est terminé. Trois cents ans après sa mort, alors que le mouvement antiraciste vit son moment #metoo, Edward Colston est plus que jamais considéré comme une tache de l’Histoire à effacer.

« Il serait surprenant que sa statue soit remise en place », résume l’historienne Madge Dresser, spécialiste du colonialisme britannique.

De toute évidence, le meurtre de George Floyd n’a pas des répercussions qu’aux États-Unis. En Europe, il a ravivé le débat sur le racisme et réveillé, dans la foulée, les démons de la colonisation.

De Colbert à Churchill

Depuis une semaine, pas un jour sans qu’un monument à la gloire d’un douteux personnage soit déboulonné, vandalisé ou tout simplement remis en question, dans un objectif très légitime de « réparation » historique.

À Paris, des associations antiracistes veulent s’attaquer à l’auteur du Code noir, Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), dont la statue trône à l’Assemblée nationale.

PHOTO ROBIN UTRECHT, AGENCE FRANCE-PRESSE

Statue de Piet Hein, amiral du XVIIe siècle

À Rotterdam aux Pays-Bas, une statue de Piet Hein, amiral du XVIIe siècle impliqué dans la traite des esclaves, a été dégradée vendredi.

Au Royaume-Uni, un groupe nommé Topple the Racists a dressé une liste de 78 statues « problématiques » à déboulonner dans tout le pays. Parmi celles-ci : Christophe Colomb, Oliver Cromwell, Lord Kitchener et Sir Walter Raleigh, « héros » du colonialisme ou de l’esclavage.

Le mouvement ne s’arrête pas là. À Liverpool, les plaques de la rue Penny Lane, rendue célèbre par les Beatles, ont été endommagées, certains se demandant si elle n’a pas été baptisée du nom d’un marchand d’esclaves.

Même Winston Churchill, que l’on croyait intouchable, y est passé. Sa statue, érigée à Londres devant le parlement britannique, a été bombée avec les mots Was a racist (« Était raciste »).

Accusation fondée ? L’historien Andrew Roberts, auteur du livre Churchill : Walking with Destiny, préfère nuancer :  « Il a pu faire des commentaires qui seraient irrecevables aujourd’hui. Il croyait en la hiérarchie raciale, parce que c’était considéré à l’époque comme un fait scientifique. »

Que faire de Léopold II ?

En Belgique, le débat est aussi bien vivant.

Le pays n’a toujours pas fait la paix avec son passé colonial et nombre d’organisations demandent justice pour les exactions commises au Congo au XIXe siècle, sous le règne du roi Léopold II (1835-1909).

C’était visible dimanche dernier, lors de la manifestation Black Lives Matter (BLM) qui avait lieu devant le palais de justice de Bruxelles. Entre les slogans dénonçant le racisme et la brutalité policière, on pouvait voir des drapeaux congolais et des pancartes dénonçant les crimes impunis de l’ancien monarque.

Le « roi-bâtisseur », qui avait fait du Congo sa propriété personnelle, avant d’en faire don à l’État belge, serait indirectement responsable de la mort de 10 millions d’Africains. Un génocide sur lequel la Belgique aurait construit sa richesse…

Il y a un moment déjà que le dossier Léopold II embarrasse le pays. L’an dernier, des experts de l’ONU ont carrément recommandé à la Belgique de s’excuser pour les atrocités commises pendant la période coloniale. L’avis est resté dans un tiroir. Mais alors que le débat s’amplifie, les choses commencent à bouger.

PHOTO JONAS ROOSENS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Statue vandalisée du roi Léopold II, à Anvers

Lundi à Anvers, une première statue de Léopold II a été retirée de son socle, après avoir été recouverte de peinture rouge.

Mercredi, une autre statue du monarque a été retirée sur le campus universitaire de Mons.

Un ado et une pétition

Le même sort pourrait être réservé à l’imposante statue du souverain qui s’élève sur la place du Trône à Bruxelles, et qui a de nouveau été vandalisée cette semaine avec des slogans sans équivoque, allant de « Fuck » à « Pardon ».

Une pétition a été lancée début juin par un ado de 14 ans, Noah N., pour que soit retiré le monument à la gloire de ce sombre personnage. Soixante-quinze mille personnes l’ont signée en quelques jours. Une réponse qui a visiblement comblé l’adolescent : « Je suis quand même surpris de voir qu’il y a autant de personnes qui ont le même point de vue que moi », confie-t-il à La Presse.

Noah, dont les parents sont d’origine congolaise, se désole qu’il ait fallu la mort d’un homme aux États-Unis pour que le mouvement reprenne de la force en Belgique. Mais il se dit convaincu qu’un retrait de la statue serait un « symbole fort » et un « pas de plus dans la lutte contre le racisme ».

« Il faut montrer aux gens que ce qui s’est passé n’est pas normal », dit-il.

On a tenté de savoir à qui revenait la décision de retirer la statue. Si les autorités allaient considérer cette option. Et si la famille royale de Belgique avait son mot à dire.

On a vite compris que le sujet était délicat.

Le conseil communal de Bruxelles nous a renvoyé au conseil régional de Bruxelles, qui nous a lui-même renvoyé à la Régie des bâtiments, qui nous a suggéré de parler à la porte-parole du « ministre de tutelle », laquelle nous a invité à appeler la première ministre en personne…

Le dossier est manifestement loin d’être clos. Et plusieurs réclament désormais un débat national sur la question du Congo. « La Belgique doit assumer ses responsabilités, il n’y a plus de négociation possible », résume la militante Gia Abrassart, fondatrice de l’association Café Congo.

Gare aux divisions

S’en prendre à des statues n’est peut-être pas la meilleure solution, estime toutefois Madge Dresser.

L’historienne croit que le déboulonnage de la statue d’Edward Colston fut un « moment fantastique » pour le mouvement Black Lives Matter. « Désormais, on ne peut plus ignorer ce problème », dit-elle.

Mais elle regrette que cette « libération d’énergie » passe par la dégradation de repères historiques. 

Ces attaques frontales pourraient selon elle avoir l’effet contraire du but recherché, c’est-à-dire « faire peur » à certaines personnes qui pourraient vouloir soutenir le mouvement, ou en radicaliser d’autres, sur le versant de l’extrême droite.

« Je suis inquiète des divisions que cela peut amener à long terme. »

Pour Madge Dresser, la décolonisation des esprits est un processus à long terme, qui doit passer par l’échange et la contextualisation. Des plaques explicatives ? Pourquoi pas ? Mais de grâce, ne pas tout effacer, « sinon, on ne pourra pas comprendre les couches de l’Histoire ».

L’artiste Banksy, lui, a une proposition intéressante : remettre Edward Colston sur son socle, puis rajouter d’autres statues à ses pieds, représentant des militants en colère qui s’apprêtent à le renverser.

Tout serait dit…