(Bruxelles) En Belgique, contrairement au Québec, les cours reprennent progressivement dans les écoles secondaires. Mais pas pour tous les élèves, au grand dam de certains…

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Rien de tel qu’une bonne pandémie pour faire aimer l’école aux ados. Parlez-en à Adrien Laurent, jeune Bruxellois de 17 ans.

Élève de 5e secondaire au Lycée intégral Roger Lallemand (LIRL), Adrien est coincé chez lui depuis la mi-mars. Fan de vélo et de films d’animation, il ne s’ennuie pas et trouve même les journées « trop courtes ». Mais après deux mois et demi d’isolement, il a franchement hâte de retourner en classe.

« On nous a oubliés », dit-il.

Contrairement au Québec, qui attendra septembre pour la reprise du secondaire, la Belgique a déjà commencé son retour progressif au lycée, dans une première phase de déconfinement scolaire.

Depuis le 18 mai, les 6e secondaire (équivalent de notre première année de cégep) ont repris leurs cours, ainsi que tous les élèves considérés « en difficulté », à raison de deux demi-journées par semaine.

Ces groupes ont été rejoints la semaine dernière par les élèves de 2e secondaire. En revanche, les 3e, 4e et 5e secondaire doivent rester à la maison et peuvent déjà se considérer en vacances.

PHOTO FOURNIE PAR ADRIEN LAURENT

Adrien Laurent

Adrien n’aime pas faire partie de ce groupe d’« oubliés ».

Après avoir consulté les gens de sa classe, il a décidé d’envoyer une lettre au directeur de son école pour lui demander de faire « exception » et de les autoriser à reprendre les cours.

Ce n’est pas qu’Adrien soit un élève modèle. Mais il craint de prendre « trop de retard » en vue de l’année prochaine (la dernière du secondaire) et estime que son lycée avait assez d’espace pour accueillir la vingtaine d’élèves de sa classe. Sans compter, dit-il, que la vie sociale lui « manque un peu ».

Son ton est calme, voire cool. Mais on perçoit chez lui un vrai sentiment d’injustice.

Adrien sait qu’un lieu fermé, comme une école, peut se transformer en cluster. Il écoute les nouvelles, comme tout le monde. Mais il sait aussi que les jeunes de son âge sont « moins à risque » d’infection et n’apprécie pas particulièrement d’être une victime collatérale des mesures sanitaires liées au déconfinement.

Il dénonce les incohérences du gouvernement et en veut même aux syndicats « qui protègent les profs ».

Moins de distractions

Et voilà. Si vous pensiez que les jeunes du secondaire aimaient la vie sans école, vous vous trompez.

Et il n’y a pas que Laurent.

Les élèves rencontrés jeudi au LIRL avaient l’air plutôt contents de retourner en classe. À commencer par Tetsuo Huynh-dinh, qui portait un immense « smiley » sur son masque de protection jaune banane, façon d’exprimer son originalité, mais peut-être aussi sa joie d’avoir « repris ».

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

Tetsuo Huynh-dinh en classe avec Elliot Goldberg et leur professeur Patrick Tjolle (de dos)

Tetsuo a 15 ans. Il est revenu à l’école parce qu’il est considéré comme un « élève en difficulté ». Il ne s’en plaint pas. 

Les devoirs qu’on a reçus pendant le confinement, c’était à l’arrache. À la maison, c’est pas la même aide.

Tetsuo Huynh-dinh

Assis à l’autre bout de la classe, Elliot Goldberg, 15 ans, confirme : « J’étais bien pendant le confinement. Mais c’est plus simple d’apprendre ici que chez moi, à côté de mon ordi et de ma console de jeux. Il y a moins de distractions. »

Contents d’être enfin accompagnés, donc. Mais aussi de retrouver les potes pour vivre « un peu comme avant », même si les nouvelles classes, divisées en plus petits groupes, n’incluent pas forcément leurs amis proches.

Les règles de distanciation sociale ? Ils s’en accommodent, autant que faire se peut, comme ils se plient aux port du couvre-visage, lavage de mains, gel désinfectant et distance d’un mètre et demi, devenus obligatoires. Même si ces jeunes ont l’âge de l’insoumission, l’heure n’est pas à la rébellion. Pour retrouver un semblant de normalité, ils sont apparemment prêts aux compromis.

« Pour l’instant, ils observent bien les règles. Il y a une grosse pression sociale, souligne Patrick Tjolle, professeur de sciences sociales au LIRL. Mais il faudra reposer la question dans un mois quand ils en auront marre. »

Son collègue Yannick De Henau, prof de maths, constate déjà quant à lui un début de « retour au naturel » et admet qu’il faut parfois « répéter le protocole ». Flexible, il leur permet toutefois d’enlever les masques quand ils font leurs devoirs sans parler.

Prévenir le décrochage

Comme la plupart des écoles secondaires du réseau francophone de Belgique, le Lycée intégral Roger-Lallemand dit avoir rapatrié 60 % de ses quelque 380 élèves. Les groupes, réduits des deux tiers, ont été réorganisés en « silos » étanches de quatre à sept élèves, qui demeurent en vases clos.

Tous les jeunes, du reste, n’ont pas la même motivation à reprendre le collier.

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

Tanguy Pinxteren

Le directeur de l’établissement, Tanguy Pinxteren, confirme que le décrochage est, plus que jamais, une réalité avec laquelle il faut composer. Certains ados ont pris des habitudes pendant le confinement. Le retour à des horaires « normaux » ne les enchante pas tous. Le fait que les absences ne soient plus sanctionnées et que les notes finales soient déjà distribuées n’aide manifestement pas.

L’établissement doit ainsi talonner les parents pour s’assurer que les jeunes reviennent en classe. Pas évident. Dans certaines familles, plus « compliquées », les ados sont requis pour garder leurs frères et sœurs.

Ailleurs, ce sont plutôt les craintes liées au virus.

« Il y a des parents qui ont décidé de ne plus envoyer leur enfant à l’école, explique Tanguy Pinxteren. Ils sont fort inquiets et on n’a pas encore réussi à les convaincre. Ils veulent d’abord voir comment ça se passe. »

D’où l’importance de les rassurer, en respectant les normes de la façon la plus stricte possible. « Certains élèves sont en difficulté dans le lot, on tient à les ravoir ici. »

Trop tôt ?

Dans ce contexte, aurait-il mieux valu attendre la rentrée de septembre, quand la situation sera plus claire et qu’il y aura moins de paranoïa dans l’air ?

PHOTO JEAN-CHRISTOPHE LAURENCE, LA PRESSE

Cédric Dascotte

C’est l’opinion de Cédric Dascotte, éducateur au LIRL.

Cédric est un peu le confident des jeunes. Il leur parle et les écoute dans la cour de récré. Il constate que la crise et les mesures sanitaires les ont rendus « plus timides » et moins « à l’aise ». « Ça les a marqués très fort. Ce sont encore des enfants », assure-t-il.

Cédric se demande surtout si ça valait vraiment le coup de réintégrer les élèves deux demi-journées par semaine, à un mois des grandes vacances. « Je ne vois pas l’intérêt », dit-il.

Le débat se poursuit, en Belgique comme ailleurs. Mais Adrien Laurent, lui, ne change pas d’avis. Malaise ou pas, il se dit prêt à revenir en classe. « Je préfère ça à rien », affirme-t-il.

Encouragé par ses profs, il va écrire une lettre ouverte aux journaux afin de dénoncer cette ségrégation, même si l’année scolaire tire à sa fin.

« Je n’ai pas tellement d’espoir, mais ça vaut la peine d’essayer… »

Des retours en classe différents selon les pays

En Europe, le retour au secondaire ne se passe pas partout de la même façon. En France, les cours ont repris de façon variable et graduelle selon les régions. En Grande-Bretagne, en Espagne et en Italie, la rentrée n’aura pas lieu avant l’automne. En Allemagne, la priorité est donnée aux élèves en fin de cycle. Idem en Autriche. En Suisse et au Portugal, c’est l’école à mi-temps. En Suède, rien n’a changé. Malgré la pandémie, les écoles n’ont jamais fermé…