Comme la grande majorité des Ukrainiens, Oleksandre Medvedev consommait abondamment il y a cinq ans films, séries et musique russes. Lorsque la crise entre les deux pays s'est envenimée, il s'est « arrêté d'un coup ».

OLGA SHYLENKO AGENCE FRANCE-PRESSE

Après l'annexion de la péninsule de Crimée par Moscou en 2014 et le déclenchement d'un conflit meurtrier avec des séparatistes prorusses dans l'est de l'Ukraine, cet habitant de Kiev de 45 ans, pourtant russophone comme une partie notable du pays, dit aujourd'hui vouloir se concentrer sur les produits culturels ukrainiens.

Comme lui, nombre d'Ukrainiens se sont détournés ces dernières années des produits culturels d'un pays considéré de plus en plus comme hostile. Le mouvement a aussi été encouragé par les autorités qui ont cherché, par des mesures parfois controversées, à soutenir la culture locale face à une industrie russe accusée de promouvoir les intérêts du Kremlin.

Dimanche, les Ukrainiens se rendent aux urnes pour le premier tour d'une présidentielle qui s'annonce imprévisible, avec le comédien Volodymyr Zelensky en tête des sondages. Quel que soit le vainqueur, le fossé culturel entre l'ex-république soviétique et son puissant voisin devrait continuer à se creuser.

Pour le critique d'art ukrainien Kostyantyn Dorochenko, la crise entamée en 2014 a constitué un tournant.

« Moscou a toujours eu plus d'argent, plus d'opportunités et la vieille vague d'artistes ukrainiens a été influencée par le public russe, les goûts russes et le secteur russe », explique-t-il.

Ce n'est plus le cas, poursuit le spécialiste qui cite une biennale majeure organisée en Russie il y a cinq ans, où des artistes ukrainiens ont refusé de participer : « Le prestige russe s'est effondré en un instant ».

Surtout les élites

Olena Lobova, 45 ans, a arrêté de regarder les films russes, qu'elle accuse de promouvoir la puissance militaire et les ambitions impérialistes de Moscou.

« Ce ne sont pas les valeurs que nous partageons », affirme cette responsable d'une agence de communication à Kiev, mettant même en cause le dessin animé russe « Macha et l'ours », populaire bien au-delà de l'ex-URSS avec des milliards de vues sur YouTube.

« Quel que soit le sujet, il y a le plus souvent l'idée de restaurer la grandeur de la Russie », renchérit la sociologue Kateryna Ivachtchenko. Cette experte souligne cependant que l'abandon des produits culturels russes concerne surtout l'élite pro-occidentale.

Au niveau international, la crise ukrainienne a paradoxalement donné une nouvelle visibilité aux artistes locaux, estime Nata Jyjtchenko, chanteuse du groupe électro-folk ONUKA. Un tube du groupe ukrainien KAZKA a ainsi récemment figuré en première place du classement musical d'une chaîne russe, à l'inverse du sens des échanges culturels dominant autrefois.

Quotas et interdictions

Pour encourager le mouvement, le gouvernement a commencé à soutenir l'industrie du cinéma locale, en ruines depuis la chute de l'URSS, lui octroyant en 2018 une dotation record de 32 millions d'euros.

Il a aussi décrété des quotas imposant aux chaînes de télévision de diffuser au moins 75 % de leurs programmes en ukrainien et aux radios de passer 35 % de chansons dans cette langue.

Certaines mesures ont été plus radicales. Une loi interdit les films considérés comme glorifiant l'armée russe. Des dizaines de célébrités et d'acteurs ont été interdits d'antenne, dont Gérard Depardieu, devenu citoyen russe en 2013 et que Kiev considère comme une « menace pour la sécurité nationale ».

S'ils veulent se produire en Ukraine, les artistes russes doivent depuis octobre 2017 demander l'autorisation des services de sécurité ukrainiens.

Les ventes de livres russes ont quant à elles pâti de nouvelles procédures d'importations décrétées au nom de la lutte contre la « propagande prorusse ».

Le renouveau culturel local a aussi encouragé les éditeurs à publier davantage d'oeuvres en ukrainien. Vivat, une maison d'édition basée dans la ville à majorité russophone de Kharkhiv (est), ne produit pas plus de 5 % les livres en russe contre 30 % en 2014.

L'ingérence des autorités dans la culture attire parfois les critiques dans un pays comprenant une part importante de russophones. Certains dénoncent des méthodes autoritaires dignes de l'époque soviétique.

Pour Yan Valetov, écrivain de science-fiction russophone, le pays devrait se concentrer sur la création culturelle plutôt que sur la question linguistique : « Il y a des tonnes de gens médiocres qui écrivent des âneries en ukrainien. »