Le grand débat national lancé par Emmanuel Macron en France il y a une dizaine de jours pour apaiser la colère des gilets jaunes contre sa politique sociale et fiscale se déroule généralement dans une ambiance courtoise, mais peine à séduire les irréductibles du mouvement.

Mis à jour le 28 janv. 2019
CLARE BYRNE AGENCE FRANCE-PRESSE

À Saint-Sébastien de Morsent, petite ville près d'Evreux en Normandie (nord-ouest), une trentaine d'habitants ont bravé la soirée hivernale pour se réunir dans une salle des fêtes. Au programme : taxes et dépenses publiques, démocratie, services publics et environnement.  

« Nous sommes ici pour vous écouter », assure la maire-adjointe Florence Haguet-Volckaert qui enjoint ses administrés à parler librement.

À ses côtés, des conseillers sortent leurs stylos, prêts à noter les idées des habitants qui seront remontées jusqu'à la présidence française dans deux mois, à la fin des débats.  

Depuis 10 jours, ce genre de réunion fleurit dans de nombreuses villes de toutes tailles en France. Plus de 1700 débats citoyens étaient recensés, lundi.  

Pour le gouvernement, il s'agit d'entendre la colère au sujet des inégalités et du sentiment d'abandon des zones rurales de France, que le mouvement des gilets jaunes a mis en lumière.  

Depuis mi-novembre, des dizaines de milliers de manifestants battent le pavé tous les samedis pour protester contre la politique sociale et fiscale du président Emmanuel Macron.  

Environ 69 000 d'entre eux étaient encore dans la rue samedi, dont 4000 à Paris, au cours de manifestations parfois émaillées d'affrontements violents avec les forces de l'ordre.

Cette crise sociale d'une ampleur inédite depuis le soulèvement étudiant de mai 1968 a affaibli le président de 41 ans, le contraignant à ralentir le rythme de ses réformes et à organiser ce grand débat.

« C'est une grande évolution de la vie en France. Avant, on élisait des députés et après on ne posait plus de questions », estime, enthousiaste, Didier Grimoin, un ingénieur en bâtiment à la retraite en se déplaçant de l'atelier « taxes », vers celui consacré à la « citoyenneté », à Saint-Sébastien de Morsent.

À ses côtés, Christophe Menant, qui a comme lui voté Macron à la présidentielle, apprécie également la démarche.

« Depuis deux mois, les médias télévisés ne donnent la parole qu'aux gilets jaunes. On se dit qu'enfin il y a une autre France qui s'exprime », explique-t-il à l'AFP.

Bol d'air pour Macron

Un cahier de doléances bien rempli est également ouvert dans la mairie du village pour que les citoyens puissent proposer des idées. Le retour d'un impôt sur les grandes fortunes (ISF) et la fin de la limitation de vitesse à 80 km/h sur les routes secondaires, deux mesures récurrentes chez les gilets jaunes, y figurent en bonne place.  

Avec ce « grand débat », Emmanuel Macron est revenu lui-même dans l'arène en dialoguant dans de longues réunions publiques avec des élus locaux et des citoyens.  

Dans cet exercice où il est à l'aise, il espère gommer l'image de président arrogant et éloigné de la population qui crispe les « gilets jaunes » dont certains ont même brûlé son effigie pendant certaines manifestations.  

Un bol d'air donc pour Emmanuel Macron qui connaît un rebond de popularité, à 31 % d'opinions favorables après s'être dangereusement approché des 20 % ces dernières semaines.  

Mais les gilets jaunes ne semblent pas vraiment convaincus par le changement de ton du président. À Saint-Sébastien-de-Morsent, ils n'étaient que deux au débat organisé.  

Lucien, technicien à la retraite, porte un regard sceptique sur un évènement qui rassemble surtout des classes moyennes selon lui.

« Ce n'est pas du tout ce qu'on rencontre sur les ronds-points. Là-bas, il y a beaucoup de misère », relève-t-il.  

Vingt kilomètres plus loin, six jeunes manifestants occupent toujours un croisement, rassemblés autour d'un feu dans un bidon.  

« Oui, il y a de la fatigue, mais c'est pas pour ça qu'on va baisser les bras », assure Vanessa, mère de deux enfants et qui a géré un magasin pendant 15 ans, aujourd'hui sans emploi.

Même son de cloche chez Stéphane, un photographe de 47 ans qui s'est rendu plusieurs fois à Paris pour manifester. Ce père de deux enfants admet même avoir jeté un pavé sur un fourgon de police.

Même s'il a raté sa cible, il regrette son acte, mais estime que la violence pourrait être le seul moyen d'obtenir le changement de société souhaité par les gilets jaunes, vers davantage de démocratie directe.

« Il faut foutre un peu de bordel », conclut-il, fataliste...