L’extrême droite européenne a subi une série de reculs depuis quatre mois. D’abord au Danemark, où le Parti populaire danois a perdu une vingtaine de sièges au Parlement, passant de 12 % à 8,7 % des votes.

Agnes Gruda Agnes Gruda
La Presse

Puis en Grèce, où les néonazis du parti Aube dorée ont été carrément expulsés du Parlement, ayant glissé sous le seuil de 3 % des votes. Il y a aussi l’Autriche, où le FPÖ, le Parti de la liberté, a perdu neuf points de pourcentage et 20 députés aux législatives du 29 septembre, ce qui a eu pour effet de l’éjecter de la coalition gouvernementale.

Et enfin, il y a la Hongrie, où les élections municipales du 13 octobre ont été marquées par la victoire d’un candidat de centre gauche, Gergely Karacsony, à Budapest, la capitale. Le parti du premier ministre Viktor Orban a perdu six autres villes, qui sont toutes passées à l’opposition.

Faut-il y voir une tendance lourde ? L’extrême droite européenne ferait-elle face à des vents contraires ?

Ne tirons pas de conclusions hâtives, avertit Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite européenne, qui était de passage à Montréal la semaine dernière.

Le problème, dit-il, c’est qu’on a tendance à voir les partis d’extrême droite un peu comme une réplique des partis fascistes des années 30. 

« On est persuadés qu’ils partent de zéro, qu’à un moment donné, ils montent tous ensemble inexorablement vers le pouvoir, et qu’ensuite, ils finissent par disparaître. »

Or, aujourd’hui, les partis d’extrême droite ne sont pas condamnés à croître, culminer et mourir. « Les plus importants d’entre eux s’inscrivent dans le paysage politique pour la longue durée, c’est-à-dire pour une génération ou plus, et comme les partis conservateurs classiques, ils connaissent des victoires et des défaites, des reculs et des avancées. »

En d’autres mots, leur présence dans le paysage politique est maintenant perçue comme normale et banale.

Nous ne sommes plus dans la rupture de l’ordre des choses… ni dans un cycle politique devant déboucher sur un effondrement final.

Et puis, chacun des reculs récents s’inscrit dans son contexte particulier, et le fait qu’ils soient tous survenus presque simultanément pourrait n’être que circonstanciel.

LE SCANDALE D’IBIZA

En Autriche, ce qui a causé la débandade du FPÖ, c’est un scandale rocambolesque, rappelle Jean-Yves Camus. Le vice-chancelier autrichien et chef du parti, Heinz-Christian Strache, a été forcé de démissionner à l’issue de ce qu’on a appelé l’Ibizagate : une vidéo où l’on voit le leader du FPÖ accepter un échange de faveurs avec une jeune femme qui prétend être la nièce d’un oligarque russe.

Mais depuis la démission de Strache, c’est un politicien plus modéré, donc plus fréquentable, Norbert Hofer, qui a pris les rênes du parti. « Il ne faut pas signer l’arrêt de mort du FPÖ », avertit Jean-Yves Camus. Bref, à suivre aux prochaines législatives.

Et la Grèce ? L’entrée d’Aube dorée, un parti carrément néonazi, au Parlement constitue une anomalie dans ce pays, juge Jean-Yves Camus. C’est arrivé au moment de la crise financière grecque et le pays était soumis à une politique d’austérité implacable. Les classes moyennes sont devenues pauvres. Les pauvres sont devenus misérables. Et c’est parmi ces derniers qu’Aube dorée a trouvé ses principaux appuis. Cette montée en popularité d’un parti néonazi reste contre nature en Grèce, pays qui a beaucoup souffert sous l’occupation nazie. Maintenant que les choses vont un peu mieux, les électeurs se sont éloignés de cette formation radicale.

Et au Danemark, alors ? « Nous sommes devant un cas de figure différent, note l’expert. Le Parti populaire danois a perdu un peu de son utilité tellement l’ensemble du spectre politique, y compris les sociaux-démocrates, s’est emparé de la question de l’immigration et de l’identité pour mettre en place des législations extrêmement sévères et restrictives. »

En d’autres mots, le programme du parti d’extrême droite a triomphé, du moins partiellement, sans qu’il arrive jamais au pouvoir…

Et les municipales hongroises ? Il est surtout révélateur du fossé idéologique qui sépare les grandes villes des régions, et pas seulement en Hongrie, note le chercheur.

« Budapest a été gagné par un candidat de centre gauche aux convictions écologistes, plutôt social-démocrate ; plusieurs grandes villes en Europe de l’Est sont administrées par des gens qui sont à peu près de la même idéologie, c’est le cas à Prague, à Bratislava, à Varsovie. »

C’est bien de gagner les capitales, ajoute Jean-Yves Camus, mais tant que la vision progressiste et libérale n’est portée que par les couches supérieures et urbanisées, ça pose un problème. 

À mon avis, le centre gauche a un gros défi, celui de réussir à s’arrimer à nouveau aux classes populaires.

Jean-Yves Camus, spécialiste de l’extrême droite européenne

Mais si l’extrême droite a pu prendre autant de poids politique, c’est avant tout à cause du désarroi des partis conservateurs traditionnels qui ont complètement perdu leurs repères. Des partis qui croyaient que le pouvoir leur revenait presque de façon naturelle, parce qu’ils représentent la modération, le sens des responsabilités, qu’ils sont issus des élites instruites, et qu’ils ont une aptitude à diriger les affaires du pays.

Et là, les électeurs leur disent : vous ne nous représentez plus, car vous recherchez votre intérêt de classe, au lieu de l’intérêt général.

C’est ça, la vraie raison de l’éclosion des partis populistes d’extrême droite, note Jean-Yves Camus. « Il y a quelque chose qui est en train de se produire qui est de l’ordre de la révolte du peuple. »