(Grays, Angleterre) Ils espéraient trouver en Angleterre une vie meilleure. Ils y sont morts de la pire des façons, coincés à 39 dans une remorque réfrigérée.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Le charnier sur roues a été découvert hier au petit matin à Grays, ville portuaire sans charme située à une trentaine de kilomètres à l’est de Londres. Le camion arrivait de la Belgique. L’évènement a toutes les apparences d’un passage clandestin qui s’est terminé de la plus tragique des façons.

Le camionneur chargé de la remorque a été rapidement arrêté par la police, et une enquête pour meurtre a été ouverte.

« Des policiers sont arrivés avec leurs sirènes. Un camion de pompiers aussi est passé devant moi », a relaté John Calley, témoin de la scène, en entrevue avec La Presse. « Ils ont bloqué la route et ont mis des panneaux pour qu’on ne puisse pas voir. »

M. Calley travaille de nuit au Big Blue Food Bus, autobus à impériale transformé en cantine pour camionneurs, ouvert 24 heures sur 24. L’homme y travaille de 20 h à 8 h du matin. Le commerce est situé à un jet de pierre de l’endroit où la remorque a été retrouvée.

Tout autour, un parc industriel, essentiellement occupé par des centres de distribution et d’expédition. Les 39 victimes du drame ont été retrouvées à l’ombre d’immenses cubes de tôle gris, bourgogne ou orange. Dans les cours des différentes entreprises, des remorques sont alignées en attendant d’être chargées ou déchargées.

PHOTO HANNAH MCKAY, REUTERS

Selon la police, la remorque a traversé la mer du Nord dans la nuit de mardi à hier, du port belge de Zeebruges jusqu’au port anglais de Purfleet, tout près de Grays. Elle serait arrivée en Angleterre une petite heure à peine avant la macabre découverte.

Darius Obernitsky attend son sandwich à la cantine lorsqu’il apprend que c’est ici que s’est déroulé l’évènement. Le routier travaille pour COOP, une chaîne de supermarchés qui approvisionne plusieurs succursales à partir de ses installations de Grays.

« Beaucoup de camionneurs prennent leur pause dans le coin, a-t-il expliqué. Ça arrive aussi qu’on nous demande de ramasser une remorque stationnée dans la rue ici. […] Parfois, on doit vérifier son contenu, mais parfois, elle est scellée et on n’a pas le droit de l’ouvrir. »

M. Obernitsky veut croire à l’innocence de son confrère, qu’il ne connaît pas. « Probablement qu’il est venu ramasser la remorque sans savoir ce qu’il y avait à l’intérieur », a-t-il dit.

« Longue opération »

La nouvelle a choqué l’Angleterre hier, réussissant à éclipser pendant quelques heures l’omniprésent Brexit à la tête des préoccupations nationales. Les reporters des journaux télévisés du soir rapportaient les dernières nouvelles aux Britanniques devant le cordon de police, l’air sombre. Tout près d’eux, cinq bouquets de fleurs posés sur le sol : des chrysanthèmes blancs, des roses de la même couleur et des roses rouges, entre autres.

« Je suis horrifié par cet évènement tragique », a affirmé le premier ministre Boris Johnson sur les réseaux sociaux. « C’est un drame inimaginable qui brise le cœur », a-t-il ajouté aux Communes.

La députée qui représente Grays a exprimé son dégoût de celui ou ceux qui ont organisé un tel passage. 

Mettre 39 personnes dans une remorque métallique verrouillée, c’est faire preuve d’un horrible manque de considération pour la vie humaine. Le mieux que l’on puisse faire à la mémoire des victimes, c’est de trouver les responsables et de les traîner devant la justice.

Jackie Doyle Price, députée qui représente Grays

La police n’a pas voulu dire de quelle origine étaient les individus retrouvés sans vie.

« Nous sommes en train d’identifier les victimes, mais je prévois qu’il pourrait s’agir d’une longue opération », a déclaré le surintendant de police en chef Andrew Mariner, de la police du comté d’Essex. « C’est un évènement tragique dans lequel un grand nombre de personnes ont perdu la vie. Notre enquête permettra d’établir ce qui s’est passé. »

PHOTO BEN STANSALL, AGENCE FRANCE-PRESSE

La nouvelle a choqué l’Angleterre hier, réussissant à éclipser pendant quelques heures l’omniprésent Brexit à la tête des préoccupations nationales.

Toujours selon la police, citée par The Guardian, la remorque a traversé la mer du Nord dans la nuit de mardi à hier, du port belge de Zeebruges jusqu’au port anglais de Purfleet, tout près de Grays. Elle serait arrivée en Angleterre une petite heure à peine avant la macabre découverte.

« The Ultimate Dream »

Les médias britanniques ont indiqué que le jeune camionneur de 25 ans arrêté hier s’appelle Mo Robinson, résidant du comté d’Armagh, en Irlande du Nord. Le moment où il a pris en charge la remorque au centre de l’affaire demeure incertain.

Sur sa page Facebook, M. Robinson a publié de nombreuses photos de son camion – qu’il exploite à son compte – au cours des dernières années. Il utilisait le réseau social pour tenir ses proches informés de ses mouvements. Dans plusieurs de ses publications, le jeune Nord-Irlandais affirme adorer son travail. Le pare-brise de son camion est orné des mots « The Ultimate Dream ».

Mo Robinson n’avait pas alimenté son profil Facebook dans le dernier mois.

Selon Reuters, la remorque réfrigérée en cause était immatriculée dans la ville bulgare de Varna, au nom d’une entreprise appartenant à une ressortissante irlandaise.

Cet évènement braque les projecteurs sur un autre « rêve suprême » : le passage des clandestins en Angleterre, eldorado de nombreux migrants africains ou asiatiques. Le pays est vu comme offrant davantage de possibilités économiques que le reste de l’Europe.

En 2015-2016 à Calais, dans le nord de la France, des milliers d’immigrants illégaux s’étaient installés dans un immense campement improvisé sur un terrain vague. Ils attendaient la nuit pour tenter de s’accrocher à un camion sur le point de s’engager dans le tunnel sous la Manche vers l’Angleterre.

58 morts en 2000

Ce n’est pas la première tragédie du genre à survenir au Royaume-Uni. En 2000, les corps de 58 clandestins chinois avaient été retrouvés par des douaniers dans une remorque à Douvres, une importante ville portuaire située sur la Manche. Cette remorque était elle aussi partie de Zeebruges, en Belgique. Sa trappe d’aération avait été fermée lorsque le camion s’était embarqué sur un traversier vers l’Angleterre. Seuls deux clandestins avaient survécu. « Ils griffaient tous l’intérieur de la remorque. Il faisait très noir à l’intérieur, alors ils trébuchaient sur des corps en tentant d’atteindre une porte. Ils ont frappé sur les portes de la remorque et ont tenté de crier le plus fort possible, mais à un moment, ils ont été trop faibles pour continuer », a expliqué au Telegraph, à l’époque, une source hospitalière qui a été impliquée dans les soins de ces deux personnes et qui a entendu leur histoire. L’enquête du coroner a conclu qu’ils avaient survécu uniquement parce que la mort de leurs compagnons d’infortune leur avait permis de respirer plus d’air. Perry Wacker, le camionneur néerlandais qui conduisait le véhicule, a été condamné à 14 ans de prison pour meurtre. Il collaborait avec le crime organisé chinois pour faire passer des clandestins en Angleterre. Les migrants devaient débourser des milliers de livres chacun pour passer. Neuf autres individus ont été condamnés pour leur participation dans ce réseau, selon un journal local de Douvres. — Philippe Teisceira-Lessard, La Presse