(Palais de Westminster) Il est entré aux Communes en rigolant, chevelure en désordre et cravate nouée à la hâte, comme s’il s’agissait d’une journée normale à Westminster. On aurait presque oublié qu’il venait de rentrer d’urgence de New York après avoir été humilié par la justice.

Philippe Teisceira-Lessard Philippe Teisceira-Lessard
La Presse

Boris Johnson est apparu sourire aux lèvres, mais c’était pour mieux montrer les dents.

Deux mois après son accession au pouvoir, le premier ministre du Royaume-Uni se retrouve dans un cul-de-sac politique, pris au piège entre l’Union européenne, son propre Parlement et – depuis mardi – son propre système judiciaire. Il a promis aux Britanniques de mettre fin au psychodrame du Brexit en finalisant le divorce, mais la crise est à son paroxysme depuis 48 heures.

Coincé, M. Johnson a rugi hier comme un lion en cage, tirant à boulets rouges sur ses opposants politiques, alors que le 31 octobre, date prévue de sortie de l’Union, approche à grands pas. Boris Johnson tente d’obtenir un nouvel accord à Bruxelles, mais a promis que même sans entente, le Royaume-Uni quitterait l’Europe fin octobre. Mais plusieurs associations industrielles expliquent que l’économie de tout le continent est si intégrée qu’un no-deal Brexit – avec ses tarifs et contrôles douaniers immédiats – serait catastrophique.

« Nous ne trahirons pas la volonté de la population, a lancé M. Johnson. Il y a trois ans, les électeurs ont voté pour quitter l’Union européenne. Ils étaient plus nombreux pour le faire que dans tout autre élection ou référendum dans le passé. La Chambre avait promis de respecter leur choix. »

Les Communes bouillaient alors que M. Johnson criait dans son micro, saturant à quelques reprises les capacités du système de sonorisation. Les députés étaient si turbulents que son discours a été interrompu à cinq reprises.

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« Nous ne trahirons pas la volonté de la population », a lancé Boris Johnson, premier ministre du Royaume-Uni.

L’opposition travailliste à Westminster propose de reporter une fois de plus la date de divorce, puis de tenir un second référendum sur le Brexit.

Entre-temps, Boris Johnson devrait démissionner, répète depuis hier le chef Jeremy Corbyn. « C’est un premier ministre dangereux, qui se croit au-dessus des lois et qui n’est pas apte à accomplir son travail, a-t-il attaqué. Le gouvernement a échoué dans sa tentative de faire taire la démocratie. »

Reprise des travaux

M. Corbyn faisait référence à la décision de la Cour suprême du Royaume-Uni, rendue publique mardi. Le tribunal a déclaré illégale la tentative de Boris Johnson d’écarter le Parlement du débat sur le Brexit en renvoyant les députés à la maison pour plusieurs semaines, de la mi-septembre à la mi-octobre.

Les parlementaires ne devaient donc pas siéger hier, mais dès 11 h 30, les cris des députés (« Hear, hear ! » pour appuyer un collègue) et du président de la Chambre (« Ordeeeer ! » pour rappeler les parlementaires à l’ordre) ont retenti à nouveau. Les accents d’Écosse, du pays de Galles ou des quartiers chics de Londres ont rompu le silence qui régnait dans la Chambre depuis deux semaines.

Les ministres ont repris leurs places sur la banquette du gouvernement et derrière la dispatch box, le lutrin d’où ils sont mitraillés de questions par leurs collègues.

Médicaments, isotopes et cheddar

Sur la sellette, hier, le ministre responsable de la préparation du pays pour le Brexit a admis que quitter l’Europe le 31 octobre prochain sans avoir conclu d’entente au préalable serait difficile.

Michael Gove a passé l’essentiel de l’après-midi à tenter de minimiser un rapport rédigé par son propre gouvernement et exposant « un scénario catastrophe, mais réaliste » de ce à quoi pourrait ressembler le pays au lendemain d’un Brexit sans accord.

Prix des aliments en hausse, pénuries possibles de médicaments et émeutes : le rapport Yellowhammer apporte de l’eau au moulin des militants anti-Brexit et de l’opposition travailliste.

« Si nous sortons de l’Union européenne sans entente, il y aura des défis sérieux, nous en sommes conscients et nous aimerions mieux avoir une entente », a expliqué Michael Gove, que tous les députés désignent comme « chancelier du duché de Lancaster », l’un de ses titres officiels.

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Michael Gove, chancelier du duché de Lancaster

« Contrairement à ce que certains prétendent, il n’y aura pas de conséquences d’ampleur biblique, mais il y aura des problèmes, notamment pour le secteur agroalimentaire », a-t-il dit.

Des dizaines de députés ont soulevé des inquiétudes au sujet de l’approvisionnement du pays : médicaments vétérinaires, isotopes radioactifs et aliments bios, tout y est passé.

« Le ministre peut-il exclure la possibilité de soulèvements populaires en raison de pénuries d’aliments de base, comme le cheddar ? », a demandé une députée travailliste, sans se douter qu’elle remportait la palme de la question la plus britannique de la journée.