(PARIS) C’est un petit bout de piste cyclable perdu au nord de Paris, constitué d’une centaine de carreaux ressemblant à de la céramique. Quelques cyclistes lui roulent dessus sans hésiter. D’autres passent à côté, sans même remarquer ce revêtement peu habituel.

Jean-Christophe Laurence Jean-Christophe Laurence
La Presse

Inaugurée la semaine dernière, la nouvelle piste solaire « expérimentale » du groupe français Wattway séduit forcément. Ce tronçon d’une superficie de 50 m2, constitué de dalles photovoltaïques, sert à illuminer un segment de la piste cyclable qui passe sous des voies ferrées situées à proximité. Bel exemple de source d’énergie alternative et renouvelable.

On peut se demander, cependant, si ce projet sera plus concluant que la fameuse route solaire, construite par la même entreprise il y a trois ans dans le département de l’Orne (Normandie) et aujourd’hui considérée comme un échec.

Idée ambitieuse

Inaugurée en grande pompe en décembre 2016 par la ministre de l’Écologie de l’époque, Ségolène Royal, la route solaire avait fait le tour des médias internationaux.

On parlait d’une technologie inédite, d’une première mondiale. On vantait cette structure de quelques millimètres d’épaisseur, capable de fournir de l’électricité pour l’éclairage public d’une ville de 5000 habitants.

Emportée par l’enthousiasme, Mme Royal rêvait même que la France compte un jour 1000 kilomètres de « routes à énergie positive couvertes de panneaux solaires ».

PHOTO BENOIT TESSIER, ARCHIVES REUTERS

Ségolène Royal lors de l’inauguration 
de la route solaire, en décembre 2016

Mais la réalité a rattrapé le fantasme.

L’été dernier, à l’heure des bilans, certains médias influents comme Le Monde n’ont pas hésité à qualifier l’hélioroute de « fiasco », en raison de ses sous-performances.

Financé par l’État (5 millions d’euros), ce tronçon de 1 kilomètre, constitué de 2800 m2 de panneaux photovoltaïques, devait produire 149 000 kilowattheures (kWh) par an. En 2018, elle produisait à peine plus de la moitié, 78 000 kWh.

Même constat pour la rentabilité économique. Alors qu’elle devait rapporter 10 000 euros par an de recettes de revente d’électricité, la route solaire ne rapportait que 3000 euros en 2018.

« Ce n’est pas un fiasco ! »

Raison de cette décevante production : une dégradation substantielle de la structure, due aux intempéries et à la pression des voitures et des poids lourds. Les dalles se sont usées, des panneaux solaires se sont décollés de la chaussée, une centaine de mètres de piste, jugés irréparables, ont dû être amputés.

La limite de vitesse avait aussi dû être abaissée en raison du bruit insupportable causé par le passage des véhicules.

Étienne Gaudin, patron de Wattway (filiale du groupe français Colas et leader dans la construction de routes), admet que la capacité de résistance de la structure n’était pas au point. 

La dilatation de l’asphalte, causée par les écarts climatiques, a mené à une dégradation des plaques, qui ne parvenaient pas à épouser les mouvements de la chaussée.

« On avait surestimé notre maturité technique », résume-t-il.

Il s’insurge en revanche contre le texte du Monde et son emploi du mot « fiasco ».

Car si la route solaire s’est avérée vulnérable en matière de « robustesse » et de « durée dans le temps », la technologie, elle, fonctionne très bien.

« Ce n’est pas un fiasco, ça marche ! », insiste-t-il.

Prouesse technique d’aucun intérêt

Spécialiste de l’énergie solaire et vice-président du Réseau de transition énergétique en France (CLER), Marc Jedliczka est beaucoup moins complaisant.

Fruit d’une « lubie politique » et d’un gaspillage « grave » de fonds publics, la route solaire est selon lui une mauvaise idée. Point à la ligne.

« C’est une prouesse technique, concède-t-il, mais ça n’a aucun intérêt si on parle de transition énergétique. Pourquoi aller mettre ça sur les routes dont l’usage est de passer dessus ? On avait largement assez de surface en France sur les bâtiments, les parkings, les terrains dégradés. Sans compter que la position horizontale, ce n’est pas l’optimum. C’est l’optimum à l’équateur, oui, mais chez nous, l’optimum serait plutôt à 30 degrés d’inclinaison. »

L’expert n’est guère plus tolérant quand on évoque l’application du photovoltaïque sur les pistes cyclables. Car si les vélos font moins d’ombre et sont moins lourds que les voitures et les camions, le concept reste « très cher » pour produire « pas grand-chose ».

« La route sera soumise aux mêmes contraintes (neige, gel, mouvements du sol) et encore, on n’a pas parlé des problèmes de connectique, de raccordement au réseau et de maintenance sur plusieurs dizaines d’années », tranche-t-il.

Étienne Gaudin affirme, pour sa défense, que la technologie s’améliore. La piste cyclable parisienne sera notamment constituée de dalles plus flexibles, mieux adaptées aux rigueurs du climat.

Difficile atterrissage au Canada

On peut se demander, du reste, si ce système serait viable dans des pays avec de grosses variations de température comme le Canada. Wattway expérimente depuis l’an dernier un projet de plaques photovoltaïques sur le stationnement de la mairie de Prince George, en Colombie-Britannique.

Or, si l’on se fie à la réponse de la Ville, l’expérience n’est guère concluante.

« La structure est actuellement hors service parce que deux panneaux étaient endommagés, résume Michael Kellett, responsable des communications à la Ville de Prince George. Nous avons aussi eu des difficultés avec le déneigement. Comme on ne pouvait pas “gratter” cette partie du stationnement, la neige restait sur les panneaux. Pendant plusieurs mois l’hiver, ils ne généraient donc aucune énergie… »