À moins d’un improbable revirement de situation, Boris Johnson succédera mardi à Theresa May comme chef du Parti conservateur britannique et deviendra le 76e premier ministre de l’histoire du Royaume-Uni. Une tâche qui s’annonce lourde, voire ingrate, alors que le pays nage toujours en pleine crise du Brexit. « BoJo » est-il le sauveur annoncé ? À quoi s’attendre de ce personnage ambitieux, aussi charismatique qu’insaisissable ? Qui est-il vraiment ? Quatre experts le résument en sept mots pas toujours tendres… 

Jean-Christophe Laurence
Jean-Christophe Laurence La Presse

Ambitieux

Grand admirateur de Winston Churchill — dont il a d’ailleurs écrit une biographie —, celui qu’on surnomme « BoJo » aspire depuis toujours à devenir premier ministre. Toutes ses actions semblent motivées par cette ambition personnelle, quitte à promettre l’irréalisable. « Pour lui, c’est le prestige avant tout. Il fait ce qui lui semble bon pour sa carrière et pas nécessairement parce que c’est bon pour le Royaume-Uni », lance Chris Stafford, professeur de politique à l’Université de Nottingham.

PHOTO PETER NICHOLLS, REUTERS

Afin de convaincre les membres du Parti conservateur de la nécessité de quitter l’Union européenne, Boris Johnson a présenté un hareng fumé sous vide, lors d’un rassemblement, le 17 juillet dernier. Il a alors accusé la réglementation européenne de nuire aux producteurs de hareng fumé.

Insaisissable

Nationaliste ? Populiste ? Progressiste ? Comment cerner un personnage aussi contradictoire, qui module son discours selon la clientèle et les attentes ? « Je ne dirais pas qu’il est populiste, car il n’a pas le discours exclusif des populistes. Mais il est certainement démagogue. Il aime être aimé et dit ce que les gens aiment entendre », résume Tim Bale, spécialiste du Parti conservateur et professeur à l’Université Queen Mary de Londres. Beaucoup le voient ainsi comme un caméléon, sans vision claire pour le Royaume-Uni, dont la plateforme politique se résumerait à une série de promesses en vrac lui permettant de nourrir ses propres ambitions. « Il est modéré en toutes choses, sauf le Brexit », ajoute Jeremy Stubbs, président des Conservateurs britanniques à Paris. « C’est peut-être un homme sans beaucoup de convictions, qui suit une certaine tendance parce qu’il y trouve un rôle… Qu’est-ce qu’il croit ? Qu’est-ce qu’il veut ? De quoi est-il capable ? Pour moi, c’est l’inconnu… »

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Boris Johnson

Malhonnête

Boris Johnson et la vérité entretiennent une relation pour le moins ambiguë. Avant d’être en politique, cet ancien journaliste a notamment été renvoyé du Times et du Daily Telegraph pour avoir falsifié des citations et inventé de fausses nouvelles. À ce grand artisan de la victoire du Brexit au référendum de 2016, ses détracteurs reprochent en outre d’avoir donné de faux chiffres pendant la campagne et d’avoir « omis » de donner l’heure juste sur les contrecoups d’une sortie de l’Union européenne (UE). Le feuilleton de sa vie personnelle n’a pas aidé à rétablir son image. Ses (nombreux) mensonges concernant ses (nombreuses) aventures extraconjugales lui ont notamment valu d’être démis de ses fonctions en 2004 comme porte-parole de l’opposition pour la culture. « C’est un menteur en série, qui a la réputation de dire ce qui est nécessaire pour obtenir ce qu’il veut », résume tout simplement Chris Stafford.

PHOTO SIMON DAWSON, REUTERS

Une poupée gonflable géante à l’effigie de Boris Johnson n’est pas passée inaperçue, hier, lors d’une manifestation anti-Brexit, à Londres, au Royaume-Uni.

Clivant

Il fut un maire de Londres plutôt populaire. On aimait son bagout, son humour, sa bouille joviale et sa tignasse blonde en bataille. « On le voyait comme une célébrité avec peu de fixations idéologiques », souligne Tim Bale. Tout a changé depuis la campagne pour le Brexit, qu’il a menée avec tambours et trompettes. « BoJo » clive désormais l’opinion, dans un pays lui-même divisé. « Il plaît aux ultra-brexiters, mais est vu comme repoussant par tous ceux qui ont voté Remain [pour le maintien dans l’UE]. Il a gagné en profondeur, mais il ratisse moins large », explique Tim Bale. Johnson divise aussi sa propre famille politique… où on le voit cependant comme le seul capable d’en finir avec l’interminable dossier du Brexit. Ce dénouement lui permettrait de redonner un élan aux Tories, qui ont perdu beaucoup de plumes dans cette crise politique, et ainsi contrer la montée à droite de Nigel Farage, dont le tout nouveau Brexit Party vient de frapper fort aux élections locales et européennes.

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Boris Johnson et Jeremy Hunt (à droite), candidats au poste de chef du Parti conservateur et de premier ministre, lors d’un débat télévisé, le 9 juillet dernier

Imprévisible

Quel genre de premier ministre sera Boris Johnson ? Sa courte expérience de ministre est de mauvais augure. Pendant son séjour aux Affaires étrangères (2016-2018), Johnson a multiplié les bévues, les irrévérences et les impairs diplomatiques, laissant dans son sillage une impression de désastre. « BoJo » est également doté d’une « vision à court terme », estime Tim Bale. Il se fie à son talent, à son intelligence, à son pouvoir d’attraction. Mais ce n’est pas un « joueur d’échecs qui réfléchit trois coups à l’avance ». Des qualités, tout de même ? « Peut-être sa capacité à déléguer », ajoute Tim Bale. En s’entourant de gens plus compétents et plus prudents que lui, Boris Johnson parvient à « couvrir ses faiblesses ». « Il est excentrique, ambitieux et amusant », ajoute Tony Travers, de la London School of Economics. « Le problème, c’est que ces qualités ne font pas nécessairement un bon premier ministre. On peut être un très bon maire de Londres. Mais être premier britannique est un boulot pas mal plus complexe. »

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Boris Johnson, entouré de partisans, lors d’un événement organisé à Maidstone, le 11 juillet dernier

Charismatique

Et pourtant, on lui pardonne tout, ou presque… Dans la catégorie des politiciens téflon, Boris Johnson se situe clairement dans le peloton de tête. Malgré ses gaffes, son incompétence, ses mensonges et ses impairs diplomatiques, il continue de fasciner. Son charisme et sa verve expliquent en grande partie cette capacité à parer les coups. Brillant à l’oral, d’une intelligence vive et doté d’un indiscutable sens de l’humour, cet ancien d’Eton et d’Oxford reste attirant pour ce que plusieurs voient comme un « signe d’authenticité », souligne Tony Travers.

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Boris Johnson, lors d’un événement dans le cadre de la course à la direction du Parti conservateur britannique, le 12 juillet dernier, à Cheltenham

Déterminé 

Ce charisme, ce talent et ce bagout suffiront-ils à faire débloquer le dossier du Brexit ? Tout indique, à première vue, que le nouveau premier ministre se retrouvera dans le même cul-de-sac que Theresa May : d’un côté, les 27 pays membres de l’UE qui refusent de renégocier l’accord de divorce ; de l’autre, le Parlement britannique, qui refuse de valider l’accord tel qu’il est, tout en étant contre une sortie sans accord… Johnson compte sur sa forte personnalité pour arracher des concessions de part et d’autre. Mais son impopularité auprès des leaders de l’UE pourrait lui jouer des tours. Il a juré, quoi qu’il advienne, que le Brexit aurait lieu comme prévu le 31 octobre, quitte à suspendre le Parlement pour empêcher les députés de se prononcer pour ou contre, puisque ces derniers ne siégeraient pas. Mais on peine à le croire. Car cette menace impliquerait l’entrée en scène de la reine dans le dossier du Brexit. Par prudence, les députés britanniques ont d’ailleurs voté jeudi en faveur d’un amendement empêchant le prochain premier ministre de suspendre le Parlement pour cette raison. « Si tout se passe bien, Boris Johnson sera un héros. Si ça se passe mal, il sera considéré comme un méchant, comme un incompétent et le parti avec lui, conclut Jeremy Stubbs. On mise sur BoJo, mais on mise gros… »

Face à Johnson, Jeremy Hunt s’efface

Semblant presque concéder par avance la défaite face à Boris Johnson, son rival Jeremy Hunt a déclaré cette semaine que « ce serait un grand honneur de servir Boris », des propos interprétés par nombre de commentateurs comme une volonté de conserver son portefeuille aux Affaires étrangères dans le prochain gouvernement. Le gagnant de cette course au pouvoir sera désigné mardi, à l’issue d’un vote des 160 000 membres du Parti conservateur. Il devrait ensuite prendre possession de Downing Street le lendemain. Mais de nombreux membres de la formation ont déjà voté, et les sondages suggèrent une victoire facile pour Boris Johnson. « Il a ça dans le sang, il a le dynamisme nécessaire pour aller jusqu’au bout », a estimé Ron Busby, 70 ans, militant du parti, après avoir écouté mercredi les deux candidats. 

— D’après l’Agence France-Presse