Le pape François, accusé d'avoir soutenu un cardinal américain soupçonné d'agressions sexuelles, est plongé au coeur d'un polar encore obscur, dont les derniers soubresauts semblent toutefois confirmer qu'une frange ultraconservatrice de l'Église est à la manoeuvre.

Publié le 29 août 2018
Catherine MARCIANO AGENCE FRANCE-PRESSE

L'archevêque italien Carlo Maria Vigano, 77 ans, ambassadeur du Saint-Siège à Washington entre 2011 et 2016, accuse le pape d'avoir couvert durant cinq ans le cardinal américain Theodore McCarrick. Le prélat italien affirme avoir dit à François, dès le début de son pontificat en 2013, que ce cardinal jetait son dévolu sur des jeunes séminaristes et prêtres. Des allégations qui restent néanmoins sujettes à caution.

Dernier épisode en date, un journaliste animant l'un des blogues anti-François les plus virulents d'Italie, s'est vanté d'avoir aidé l'accusateur du pape, Mgr Vigano, à rédiger à quatre mains et diffuser sa lettre de onze pages exigeant la démission du pape.

Et un cardinal américain, ennemi juré du pape, est sorti du bois en jugeant « licite » une telle demande de démission. « Je ne peux pas dire si c'est erroné » de réclamer la démission du pape, a confié mercredi le très traditionaliste cardinal américain Raymond Leo Burke à La Republicca.

« Je dis seulement que, pour arriver à cela, il faut enquêter et répondre sur le fond. La demande de démission dans tous les cas est licite », a-t-il assené à Rome, alors qu'aux États-Unis d'autres évêques conservateurs ont fait valoir la crédibilité des accusations lancées contre le pape.

À l'automne 2016, quatre cardinaux conservateurs avaient envoyé une lettre explosive au pape en l'accusant d'avoir semé la confusion chez les catholiques. Parmi eux, Mgr Burke avait déjà endossé la casquette de conjuré en chef préconisant de sanctionner le pape.

Bien décidé à ne pas s'abaisser à commenter, le pape François a livré lors de son audience de mercredi sur la place Saint-Pierre un compte rendu de son dernier voyage en Irlande, évoquant les « souffrances » d'un pays blessé par les agressions passées du clergé - sans souffler mot sur les allégations qu'il avait découvertes dimanche au second jour de son voyage irlandais déjà compliqué.

Le silence des deux papes

Vigano affirme que le pape Benoît XVI avait imposé des sanctions au cardinal soupçonné d'agressions vers 2009-2010, l'obligeant théoriquement à renoncer à toute apparition publique. Sanctions que le pape François aurait de facto annulées en consultant l'Americain sur de nombreuses nominations de cardinaux.

Le cardinal McCarrick a finalement été démis par le pape argentin de toutes ses fonctions en juillet à la suite d'une enquête sur des accusations d'agressions sexuelles commises il y a plusieurs décennies à l'encontre d'un adolescent de 16 ans.

La principale faille de ce récit est toutefois documentée par une série de photos du cardinal McCarrick venant au Vatican rendre visite à Benoît XVI, après sa présumée condamnation à vivre une discrète vie de pénitence.

Le pape émérite Benoît XVI, 91 ans, qui vit une retraite tranquille dans un monastère du Vatican, n'a aucune intention de s'exprimer pour clarifier les choses, à en croire son secrétaire particulier, Georg Gänswein, interrogé par le journal allemand Die Tagespost.

Selon Mgr Vigano, les sanctions décidées par le pape Benoît XVI auraient été annoncées à McCarrick par le nonce (l'ambassadeur du Vatican) à Washington de l'époque, décédé en 2011. Présent ce jour-là, le premier conseiller de la nonciature, le Français Jean-François Lantheaume, est toutefois « prêt à apporter son témoignage » sur cette rencontre houleuse, écrit Vigano.

Mgr Lantheaume, aujourd'hui curé à Gênes, n'a pas répondu aux sollicitations de l'AFP. Mais, il semble avoir choisi son camp, défendant Mgr Vigano sur sa page Facebook.

Alors que Carlo Vigano se terre désormais dans un lieu secret, le journaliste italien Marco Tosatti a précisé qu'il l'avait reçu le 21 août dans son salon à Rome pour l'aider à rédiger son texte dans un style journalistique, le traduire en espagnol et en anglais, avant de l'envoyer pour publication simultanée samedi dernier à deux sites catholiques conservateurs américains, un journal de droite italien ainsi qu'un site internet espagnol.

M. Tosatti, un ex-journaliste de La Stampa, qui anime désormais un blogue au vitriol sur le pontificat de François, en profite pour louer « le courage » de Mgr Vigano.

Cet ex-membre de la Curie romaine n'a jamais été créé cardinal, terminant malgré ses protestations sa carrière à Washington après avoir dénoncé la piètre gestion des finances vaticanes. Voici un an, il avait déjà signé avec une soixantaine de prêtres des milieux traditionalistes une pétition accusant le pape François de sept « hérésies ».

« Je n'ai jamais eu un sentiment de vengeance ou de rancoeur », a assuré mercredi Mgr Vigano à un journaliste de la Rai.