Le gouvernement français envisage d'interdire les «réunions publiques» de Dieudonné, qui a débuté dans l'humour avant de se faire surtout connaître pour son antisémitisme radical. Cette censure annoncée est-elle acceptable ou pas dans le contexte d'une certaine montée des tensions raciales?

Mis à jour le 28 déc. 2013
Louise Leduc LA PRESSE

Le ministère de l'Intérieur français a annoncé hier qu'il étudiait «toutes les voies juridiques» pour interdire les «réunions publiques» de l'humoriste Dieudonné qui «n'appartiennent plus à la dimension créative, mais contribue [...] à accroître les risques à l'ordre public».

Pour étayer ses propos, le ministère de l'Intérieur évoque les attaques de Dieudonné contre deux journalistes, Frédéric Haziza et Patrick Cohen. Au sujet de ce dernier, qui travaille à France Inter, Dieudonné a déclaré: «Quand je l'entends parler, Patrick Cohen, je me dis, tu vois, les chambres à gaz... dommage.»

Le ministère de l'Intérieur dénonce le fait que «de déclaration en déclaration, comme l'ont démontré plusieurs émissions télévisées, il [Dieudonné] s'attaque de façon évidente et insupportable à la mémoire des victimes de la Shoah. Malgré une condamnation pour diffamation, injure et provocation à la haine et à la discrimination raciale, Dieudonné M'bala M'bala ne semble plus s'embarrasser de la moindre limite.»

L'avocat de l'humoriste, Jacques Verdier, interviewé par l'Agence France-Presse, a promis de répondre à toute action du ministère de l'Intérieur. «Réunion publique, moi, je ne sais pas de quoi il s'agit. Ce que je sais, c'est que Dieudonné fait des spectacles, a-t-il dit. S'il y a un arrêté le jour où Dieudonné va "attaquer" sa tournée, on le fera suspendre, comme on l'a déjà fait dans de nombreuses villes.»

Le vice-président du Front national s'en est aussi mêlé, disant qu'au lieu de s'attarder à un humoriste, le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, serait mieux avisé de s'attaquer aux «problèmes de la sécurité en France, qui sont gravissimes». Et Florian Philippot de revenir sur des thèmes chers au Front national: «le problème des Roms, l'ouverture totale des frontières le 1er janvier avec la Roumanie et la Bulgarie...».

«Quenelle» controversée

Si le communiqué du ministère de l'Intérieur évoque surtout les attaques contre deux journalistes, tout indique que certaines tensions raciales ne sont pas étrangères à cette prise de position. La «quenelle», un geste inventé par Dieudonné - un bras tendu vers le bas, l'autre, replié sur l'épaule qui rappelle un salut nazi inversé - est de plus en plus populaire et commence à créer de vives tensions. Ainsi, à Lyon, il y a quelques jours, six personnes s'étant improvisées justiciers de la communauté juive ont été arrêtées après avoir cherché à s'en prendre à des serveurs d'une discothèque qui avaient fait ce geste.

Tout cela se passe dans un pays où la loi interdit de nier l'Holocauste, rappelle l'avocat montréalais Julius Grey.

S'il trouve lamentable tout antisémitisme, Me Grey prend position, à l'instar de confrères français, contre toute répression de la liberté d'expression.

Va pour des actions qui perturbent réellement l'ordre public - une manifestation devant une synagogue le jour du Yom Kippour, par exemple -, mais, sinon, les libertés d'expression et de réunion sont trop importantes et trop fragiles pour être niées, juge-t-il. Si chacun a le droit de parole, chacun a aussi le droit de répliquer et de critiquer.

Me Grey ajoute qu'il existe ici comme en France des lois contre la diffamation et contre le harcèlement qui pourraient être invoquées par les journalistes attaqués.

Quant à Dieudonné, si la France «en fait un martyr» en le censurant officiellement, il pourra lui-même s'adresser au Tribunal des droits de l'homme, «où il est loin d'être sûr qu'une telle prohibition survivrait», conclut Me Grey.