La Corse est sous le choc après l'assassinat d'un avocat de renom, Antoine Sollacaro, devenu mardi la plus récente victime d'une spirale de violence que l'État français ne réussit pas à contrer.

Mis à jour le 18 oct. 2012
Marc Thibodeau LA PRESSE

«Ce que nous affrontons aujourd'hui [...] bouleverse les consciences et appelle une action majeure, et vous la verrez bientôt pour ce qui doit être montré. Mais il y a beaucoup de travail qui est effectué sans tapage», a souligné hier à la radio la ministre de la Justice, Christiane Taubira.

Le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, a évoqué pour sa part «une situation d'une extrême gravité» qui nécessite une action urgente et vigoureuse de la part des autorités françaises.

«Il faut s'attaquer, sans renoncer, sans faire d'aveu d'impuissance, à cette mafia qui gangrène la société corse», a relevé le politicien, qui espère réussir à déstabiliser les «réseaux affairistes» qui existent dans l'île.

Selon lui, la «poursuite d'intérêts économiques qui sont peu avouables et des liens avec le grand banditisme» se mêlent en Corse aux «traditionnelles revendications nationalistes» pour former un cocktail explosif.

Les deux ministres ont reçu l'ordre du chef du gouvernement, Jean-Marc Ayrault, d'établir de nouvelles stratégies de lutte contre la criminalité dans l'île qui seront discutées la semaine prochaine.

Procès d'Yvan Colonna

La victime de 63 ans, qui a plaidé au fil des années plusieurs causes importantes concernant des nationalistes corses, a été tuée à bout portant dans une station-service par un homme qui a pris la fuite en motocyclette avec un complice.

Le notable d'Ajaccio devait participer cette semaine à la reprise en cour d'appel du procès d'Yvan Colonna, militant indépendantiste condamné à perpétuité pour l'assassinat en 1998 du préfet de la Corse, Claude Erignac.

Il était un ami de longue date d'Alain Orsani, ex-dirigeant d'un mouvement nationaliste reconverti dans le sport professionnel. Son fils, Guy Orsani, est poursuivi par rapport à plusieurs assassinats survenus en Corse.

La section corse de la Ligue des droits de l'homme s'est désolée dans un communiqué de la mort d'un représentant «chevronné et emblématique» du milieu juridique et s'en est prise aux autorités françaises.

L'État accusé d'incompétence

«Ce n'est pas de l'inaction de l'État qu'il faut se plaindre en l'occurrence, mais de son incompétence», a lancé l'organisation, qui avait aussi critiqué les forces de l'ordre il y a quelques mois à la suite de l'assassinat d'un homme ciblé à deux reprises.

Selon le gouvernement français, 22 homicides sont survenus en 2011 dans l'île, qui compte 300 000 habitants. Une quinzaine d'autres se sont ajoutés depuis le début de l'année, ce qui fait de la Corse «la zone la plus criminogène d'Europe», au dire du Monde.

Un journaliste spécialisé du quotidien, Jacques Fallarou, a indiqué hier dans une analyse que la ville d'Ajaccio est «prisonnière» d'affrontements entre «bandes rivales qui veulent contrôler les sources de revenus illégaux, racket, drogue ou machines à sous, et blanchir le fruit de leur trafic».

Les enquêteurs sont aux prises avec des organisations «au périmètre mouvant où se mêlent voyous de droit commun, ex-nationalistes et apprentis truands», relève le spécialiste, qui désigne Antoine Sollacaro comme un «témoin privilégié» des mutations survenues au cours des dernières années.