Les antécédents meurtriers d'un faiseur de paix sont-ils à propos dans une campagne électorale? Cette question pèse lourdement sur Martin McGuinness, ancien commandant de l'IRA nord-irlandais et candidat à la présidence irlandaise. Terroriste pour les uns, héros pour les autres, l'homme de 61 ans divise l'Irlande à l'aube des élections du 27 octobre.

Mali Ilse Paquin, collaboration spéciale LA PRESSE

«Comment conciliez-vous votre foi, Martin McGuinness, avec votre implication dans le meurtre de tellement de gens?» La question est tombée comme un couperet sur les ambitions pour la présidence irlandaise de Martin McGuinness, lors d'un débat télévisé le 12 octobre dernier.

Depuis son entrée-surprise dans la campagne électorale, le vice-premier ministre nord-irlandais est crucifié par la presse irlandaise pour son passé dans l'Armée républicaine irlandaise (IRA), organisation paramilitaire dont les attentats ont tué 644 civils de 1969 à 1997.

Martin McGuinness, qui détient la citoyenneté irlandaise comme tout habitant de la province de l'Irlande du Nord, soutient qu'il a quitté l'IRA en 1974, dans l'incrédulité générale.

Des journalistes qui ont fait enquête sur «les Troubles» allèguent qu'il a siégé au conseil militaire des hommes cagoulés jusqu'en 1993.

Les familles des victimes ne demandent qu'à les croire. «Je veux les noms des meurtriers de mon père», a demandé à M. McGuinness, le 10 octobre dernier, David Kelly, fils d'un soldat irlandais qui fut tué lors d'une opération de secours d'un otage de l'IRA en 1983.

Le Nord-Irlandais, classé troisième sur sept candidats dans les intentions de vote, a démenti connaître les assassins, ajoutant: «J'ai été au coeur du processus de paix dans le Nord qui a mis fin au conflit.»

Le faiseur de paix

C'est ainsi que préfèrent le voir ses partisans: une colombe. Car Martin McGuinness fut un architecte de la paix signée entre les républicains, opposés à l'«occupation britannique» de l'Irlande du Nord, et les unionistes d'Ian Paisley, loyaux à la Couronne d'Angleterre. Les anciens ennemis partagent le pouvoir depuis 2007 à Belfast.

L'homme de 61 ans a été accueilli comme une légende vivante, jeudi dernier, par 300 supporteurs à Tralee, bourgade dans le sud-ouest de l'Eire. «C'est un grand artisan pour la paix, dit à La Presse Pauline Barrett, originaire de Belfast, les yeux brillants. Les Irlandais ont oublié l'oppression dont nous étions victimes à l'époque. Si je n'avais pas déménagé en Irlande, je me serais jointe à l'IRA comme lui. Ou je serais morte.»

Ovationné à répétition, Martin McGuinness a tenté de rassurer l'assemblée sur sa réputation internationale. Des candidats rivaux avaient suggéré que des investisseurs américains retireraient leurs billes de l'Irlande s'il était élu au poste essentiellement honorifique.

«J'étais assis avec le président de la Bourse de New York au moment où ces attaques circulaient», dit-il, sourire en coin.

Mais la campagne de peur a fait mouche. «Je pense que ni la reine Élisabeth ni Barack Obama nous auraient visités cette année s'il avait été président» dit Mark Whelan, 19 ans, étudiant rencontré à l'Université Trinity, à Dublin.

Populiste

Lorsqu'il n'essaie pas de faire oublier son parcours pavé de contradictions, Martin McGuinness joue la carte de l'anti-establishment. La déroute économique d'octobre 2010 a mené à une crise de confiance entre l'électorat et la classe politique. Les grands partis qui avaient approuvé un plan de sauvetage de 85 milliards d'euros (près de 120 milliards CAN) ont été laminés au scrutin de février dernier.

Or, le parti de Martin McGuinness, Sinn Fein (quatrième en importance), avait voté contre l'aide financière du FMI et de l'Union européenne. Populiste, l'outsider a promis de renoncer au salaire présidentiel de 250 000 euros (environ 350 000$).

L'analyste Margaret O'Callagan prédit qu'il fera mieux que prévu aux élections, peut-être aussi bien que 20% des voix. «Il inspire beaucoup de sympathie en Irlande», dit l'historienne de l'Université de Belfast. Encore faut-il que les Irlandais tournent la page sur son passé comme l'ont fait leurs cousins du Nord.

MARTIN McGUINNESS EN CINQ DATES

30 janvier 1972

Jour du «Bloody Sunday» à Derry, ville natale de Martin McGuinness. Des soldats britanniques tuent 14 hommes non armés lors d'une manifestation contre la politique d'intimidation des catholiques. Martin McGuinness est commandant adjoint de l'IRA le jour du massacre.

31 décembre 1972

Martin McGuinness est arrêté en possession de 113 kg d'explosifs et de 5000 cartouches. Il reçoit une peine de prison de six mois à un tribunal de Dublin.

Mai 1983

Membre du parti républicain Sinn Fein, il dispute ses premières élections à la circonscription de Foyle. Selon des journalistes enquêteurs, il fait toujours partie du conseil armé de l'IRA.

10 avril 1998

Négociateur de paix du Sinn Fein, il signe avec les unionistes protestants l'accord du Vendredi saint qui mènera au désarmement de l'IRA, en septembre 2005.

8 mai 2007

Le politicien le plus populaire de l'Irlande du Nord devient vice-premier ministre de la province.