La principale société de production et de distribution de France se retrouve sur la sellette dans une affaire d'espionnage qui jette un éclairage cru sur les pratiques de renseignements de certains grands groupes industriels.

Marc Thibodeau LA PRESSE

Deux hauts responsables du service de sécurité d'Électricité de France (EDF), qui nie avoir voulu contourner la loi, comparaissent depuis hier devant le tribunal correctionnel de Nanterre.

La justice leur reproche d'avoir fait appel à une société «d'intelligence économique», Kargus consultants, fondée par un ancien membre des services de renseignement français, pour infiltrer les réseaux informatiques de Greenpeace.

L'ex-directeur de campagne de l'organisation écologiste Yannick Jadot, qui siège aujourd'hui comme député au Parlement européen, a découvert par les médias, il y a quelques années, que le disque dur de son ordinateur avait été copié à son insu.

Son contenu, récupéré par un spécialiste en informatique établi au Maroc, Alain Quinios, a été retrouvé dans un CD-Rom saisi lors d'une perquisition chez EDF.

«Qu'une société comme EDF s'affranchisse de la loi pour espionner un représentant d'une organisation civile, c'est une barrière qui n'aurait jamais dû être franchie», a déclaré hier M. Jadot à La Presse.

EDF, relate-t-il, voulait comprendre ce qu'était le mode de fonctionnement de son organisation alors qu'un virulent débat avait cours sur la capacité d'une nouvelle génération de réacteurs nucléaires à résister à une attaque terroriste du type de celle du 11 septembre 2001.

«C'est d'autant plus choquant qu'il y a aussi eu une enquête sur ma vie privée», relève M. Jadot, qui demande que l'entreprise soit fermement condamnée pour ces pratiques.

La haute direction de la société d'État affirme qu'elle avait donné à Kargus un mandat de veille stratégique tout à fait légal. Selon EDF, c'est le fondateur de la firme, Thierry Lorho, qui a décidé d'outrepasser son mandat en demandant à Alain Quirios de fouiller dans l'ordinateur de M. Jadot.

M. Lorho affirme que le contrat signé avec EDF était «un simple habillage juridique». «L'objectif réel était de pirater les réseaux informatiques de Greenpeace. Il était évident que je n'allais pas mettre dans le dossier qu'on allait faire du hacking», a-t-il déclaré.

L'entrepreneur a indiqué que les services de renseignement étaient réticents à toucher aux mouvements antinucléaires à la suite de l'affaire du Rainbow Warrior, ce qui a poussé EDF et d'autres firmes à faire appel à des sociétés privées comme la sienne.

Le voilier de Greenpeace avait été coulé en 1985 dans un port de Nouvelle-Zélande par les services de renseignement français lorsqu'il faisait route vers l'archipel de Mururoa pour protester contre des essais nucléaires. Un photographe avait trouvé la mort dans l'opération, qui a généré une gigantesque controverse.