Libraire à l'Université du Nouveau-Mexique, Molly Molloy tient à jour une liste des meurtres perpétrés dans la ville mexicaine de Ciudad Juárez, la ville la plus violente du monde.

Nicolas Bérubé LA PRESSE

Deux mille six cent soixante-trois personnes ont été tuées à Ciudad Juárez l'an dernier. C'est davantage que dans les huit plus grandes villes des États-Unis réunies.

Neuf victimes sur 10 étaient des trafiquants de drogue, selon le président mexicain. Molly Molloy, libraire à l'Université du Nouveau-Mexique, ne le croit pas.

«C'est une explication rassurante, mais quand on compte les morts, on voit que le tableau est plus complexe, dit-elle. Des adolescents sont assassinés. Des femmes enceintes. Des étudiants. Des journalistes. Ce n'est pas si simple.»

Chaque matin, Mme Molloy passe en revue des journaux de Ciudad Juárez et recense les assassinats. Elle traduit les articles et est aussi en contact avec des chercheurs et des reporters locaux.

Elle envoie le résultat de son travail par courriel à 464 abonnés - diplomates, chercheurs, politiciens, journalistes américains et étrangers.

Ses comptes rendus semblent provenir d'une zone de guerre. «Une voiture piégée a explosé hier soir au centre-ville de Juárez, lit-on dans un courriel envoyé hier. Il y a eu trois morts, dont deux policiers et un ambulancier, ainsi que sept blessés. Plus tôt durant la journée, deux femmes ont été retrouvées mortes, de même qu'un policier...»

Les statistiques qu'elle compile brossent un tableau macabre de la ville: 146 morts durant les 13 premiers jours de juillet; 1551 depuis le début de l'année; 5932 depuis janvier 2008.

À l'exception d'un conflit armé déclaré ou d'une guerre civile, la violence observée à Ciudad Juárez est sans précédent, dit-elle. «Ce n'est pas un conflit idéologique ou politique. C'est une société qui a sombré dans le chaos. C'est ce qui arrive quand la loi ne veut plus rien dire.»

La vaste majorité des crimes ne font l'objet d'aucune enquête au Mexique, et le gouvernement ne tient pas de statistiques solides sur les assassinats. «Ça semble impossible à imaginer, mais pour les Mexicains, ça fait partie de la vie. Les lois ne sont pas appliquées. Les crimes demeurent impunis.»

Mme Molloy, qui habite à Las Cruces, à une heure de route de Ciudad Juárez, se dit surprise par le désintérêt des médias de masse envers la violence au Mexique.

«Les grands médias sont établis à New York, Washington et Los Angeles. Pour eux, le Mexique est dangereux et violent, mais je crois qu'ils évaluent mal l'ampleur du phénomène. Plus de gens ont été tués à Juarez l'an dernier que dans les huit plus grandes villes américaines réunies. Et Juárez ne compte que 1,3 million d'habitants.»

Mme Molloy dit compiler toutes ces informations pour empêcher que les victimes soient oubliées. «Peut-être que, dans 10 ans, des chercheurs vont vouloir comprendre ce qu'il se passait à Juarez en 2010. Je veux faire ma part.»

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