Jacqueline Frangié, Arménienne élevée en Syrie, est toujours en cuisine… à 76 ans. Le coronavirus ? Bof. Elle en a vu d’autres. Au Petit Alep, sa fille, Tania, nous raconte des bribes de l’histoire familiale et rend hommage à sa maman, à deux tables de distance !

Ève Dumas Ève Dumas
La Presse

Aujourd’hui, on n’hésiterait pas à donner une médaille à une femme septuagénaire, toujours aux commandes d’une cuisine de restaurant après 40 ans, en pleine crise sanitaire qui a tué des centaines de milliers d’« aînés ». Mais Mme Frangié n’en aurait rien à faire. Du reste, être chef d’une cuisine syrienne et arménienne dans les années 70, 80 et 90 ne donnait pas droit à ces lauriers. « Ça n’avait pas du tout le standing que ça a aujourd’hui. » Jacqueline Frangié (née Saroukhan) a travaillé en restauration par nécessité et en toute humilité.

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Jacqueline Frangié est toujours aux commandes d’une cuisine de restaurant après 40 ans.

Née dans une famille aisée d’agriculteurs et de propriétaires terriens, elle n’imaginait pas le destin qui l’attendait. Mais certains descendants des Arméniens qui avaient vécu le génocide (1915-1922) ont grandi avec cette conviction : il faut toujours s’attendre au pire. Malgré la présence de domestiques dans leur grande maison syrienne, les filles Saroukhan devaient savoir tenir maison et se débrouiller en toute circonstance.

« Dans la vie, tu n’as pas à lever le nez sur quoi que ce soit. » Tania résume ainsi la mentalité qui prévalait dans la demeure maternelle. Encore aujourd’hui, la femme dans la quarantaine, elle-même mère de deux jeunes filles, applique cette philosophie au restaurant.

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Tania Frangié

Je sais tout faire : la plonge, la cuisine, le ménage des toilettes, les commandes, le service, la sommellerie.

Tania Frangié

C’est pendant ses études à Alep que Jacqueline a rencontré Georges Frangié. Après leur mariage et la naissance de leur première fille, Chahla, la petite famille s’est installée au Liban. Tania y est née. Peu de temps après, la guerre civile commençait. Il fallait bouger encore. Parce que Jacqueline avait déjà deux sœurs à Montréal, le quatuor s’est retrouvé ici.

« Mon père tenait à ce qu’on habite dans un autre quartier que celui où se trouvait toute la communauté arabe », raconte Tania. Le choix s’est porté sur la Petite Italie/Villeray. Celui qui avait fait mille métiers a décidé d’ouvrir un restaurant. C’était en 1976. Jacqueline, elle, n’avait jamais travaillé de sa vie. Il n’était pas question qu’elle participe à l’aventure d’Alep. Mais lorsque son mari a souffert d’une crise cardiaque quelques années plus tard, elle a dû prêter main-forte.

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Chahla Frangié et son conjoint, l’architecte Jean-François Potvin, ont décidé d’ouvrir Le Petit Alep (adjacent au « grand »), en 1995.

Tania ne se destinait pas non plus à la restauration. Elle a étudié la criminologie et s’intéressait à la psychologie. Mais quand sa grande sœur Chahla et son conjoint, l’architecte Jean-François Potvin, ont décidé d’ouvrir Le Petit Alep (adjacent au « grand »), en 1995, qu’ils ont eu deux enfants et les mains bien pleines, Tania a senti que sa famille avait besoin d’elle.

Devenir le visage d’Alep

Les Frangié sont des femmes discrètes. Jusqu’à la disparition de « Monsieur Georges », le grand « sociable » de la famille qui saluait tout le monde au marché, elles sont restées dans l’ombre. « Lorsqu’il est parti, en 2005, on m’a dit que je devais prendre son rôle, se rappelle Tania. J’étais la plus sociable des trois. Ça n’a pas été facile. La première fois que j’ai dû congédier quelqu’un, j’ai pleuré pendant deux jours. »

La jeune femme a alors commencé à s’intéresser au vin, une passion qui a donné un sens à sa vie en restauration. C’est surtout grâce au sommelier Jeannot Gingras, légende du vin naturel au Québec, qu’elle connaissait depuis l’âge de 8 ans. Ensemble, ils ont monté une cave d’exception qui, pendant longtemps, n’était connue que par les initiés. Sans le crier sur tous les toits, l’établissement de la rue Jean-Talon s’est mis à collectionner les millésimes de domaines phares comme Ganevat, Tempier, Jaugaret, Léclapart, etc. Depuis 10 ans, c’est Alain Paillassard qui s’occupe de la cave.

Si, de nos jours, un grand nombre de femmes se démarquent dans le monde du vin, c’était loin d’être le cas il y a une vingtaine d’années. « Les agents me regardaient un peu de haut. » Ce sentiment d’être désavantagée était plutôt généralisé, au restaurant, que ce soit lorsqu’elle interagissait avec certains fournisseurs, avec des clients, avec des comptables, avec des employés, etc. « Mais j’ai fini par vraiment bien m’entourer, par m’adapter et par assumer le fait que j’étais désormais le visage de l’entreprise. »

Une dynamo

À ce jour, la sœur et la mère de Tania, elles, continuent de faire profil bas en cuisine !

Quand ma mère était adolescente, en Syrie, elle devait se placer dos à la rue lorsqu’elle sortait sur son balcon, pour demeurer une « femme respectable ». C’était une autre culture et une autre époque.

Tania Frangié

« Ma mère n’a jamais mis les pieds dans une banque. Elle faisait toutes les tâches ménagères, en plus de travailler au restaurant du mardi au dimanche. Elle trouvait même l’énergie pour recevoir à la maison le lundi soir. Il fallait qu’elle soit toujours bien mise. Je ne sais pas comment elle faisait ! »

Il semble que le dicton préféré de Jacqueline Frangié soit tiré d’une chanson de Henri Salvador : « Le travail, c’est la santé ». Elle le confirme lorsqu’elle ose finalement nous adresser la parole, au bout de deux heures d’entrevue avec sa benjamine. « J’en avais assez d’être assise devant la télévision ! », lance la dame menue de 76 ans, qui va et vient dans la salle à manger et dans la cuisine d’un Petit Alep fermé à sa fidèle clientèle depuis bientôt deux mois.

Pour se désennuyer, pour faire plaisir à leurs habitués, pour minimiser l’endettement et pour assurer la continuité, les Frangié ont décidé de redémarrer la machine, avec un protocole très rigoureux pour éviter la contamination. Elles proposent les plats chouchous du Petit Alep et du vin pour emporter, trois jours par semaine. Le téléphone ne dérougit pas. Maman est de nouveau dans son élément.

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