(Johannesburg) Un sac de maïs, du malt de sorgho, 3 litres d’eau et un peu de savoir-faire... Tombée dans l’oubli, la recette de la bière traditionnelle fait un retour en force en Afrique du Sud à la faveur du confinement anticoronavirus, qui a mis hors-la-loi la vente d’alcool.

Michelle GUMEDE
Agence France-Presse

Dans sa banlieue de Johannesburg, Thabile Vilakazi salive à l’idée de pouvoir tremper ses lèvres dans le bouillon crémeux connu sous le nom de Umqombothi qu’elle s’apprête à produire.

« C’est une boisson sacrée [...], c’est la première fois que j’en fais moi-même », confie cette serveuse de 32 ans.

Dans sa famille, fabriquer la bière servie lors de mariages et d’enterrements était plutôt du ressort de sa sœur aînée. Mais pour Thabile Vilakazi comme pour beaucoup de Sud-Africains depuis deux semaines, nécessité fait loi. « Il n’y a plus d’alcool nulle part », justifie-t-elle.

En plus d’imposer à ses 57 millions de compatriotes de rester chez eux pour ralentir la propagation de la COVID-19, le président sud-africain Cyril Ramaphosa les a également mis au régime sec.

Depuis le début du confinement et jusqu’à son terme, au moins jusqu’au 30 avril, la vente d’alcool a été strictement interdite dans tout le pays.

Le ministre de la Police Bheki Cele s’est mué en champion de la prohibition et traque inlassablement les contrevenants à un ordre qui, affirme-t-il, explique le net recul de la criminalité constaté depuis le confinement.

Les Sud-Africains les plus prévoyants ont dévalisé les magasins spécialisés avant de se retirer chez eux. Mais les amateurs de bière, de vin et autres alcools se sont vite retrouvés à court de matière première.

Mais pas d’idées. Sur les réseaux sociaux, les recettes, trucs et conseils pour contourner l’interdiction vont bon train. La question « comment fabriquer votre propre alcool ? » arrive même aux premières places des requêtes lancées sur l’internet dans le pays.

Le pis-aller de la bière traditionnelle y figure en bonne place.

Dérogations

« Ce confinement nous replonge dans nos racines, particulièrement les plus jeunes qui n’étaient pas familiers des rituels traditionnels », se réjouit le tradipraticien Luthando Finca. « Le Umqombothi était très apprécié des communautés africaines avant l’arrivée des boissons occidentales sur le marché ».

Sans surprise, l’interdiction des ventes d’alcool a suscité un vif mécontentement dans un pays qui figure parmi les dix plus gros consommateurs au monde.

À l’heure où l’épidémie de COVID-19 fait peser la menace d’une brutale récession de l’économie sud-africaine en 2020, l’industrie de l’alcool s’est également mobilisée.

Les producteurs de vin, qui emploient 300 000 personnes et génèrent un chiffre d’affaires de 38 milliards de rands (près de 2 milliards d’euros), ont obtenu des autorités une dérogation pour pouvoir continuer à vendre leurs millésimes à l’exportation et donc garder un peu d’activité.

Le reste des producteurs et des vendeurs lui a emboîté le pas pour obtenir les mêmes faveurs.

Une association de la province du Gauteng, celle de Johannesburg et de la capitale Pretoria, qui regroupe plus de 20 000 propriétaires de bars ou de buvettes, a menacé le gouvernement de porter l’affaire devant la justice.

Dans un courrier, le Gauteng Liquor Forum a averti que le confinement allait « ruiner » le secteur.

Le président Ramaphosa a promis de répondre d’ici à vendredi aux inquiétudes de l’industrie. Mais il y a peu de chance qu’il concède à lever son interdiction.

« L’alcool que vous buvez ne peut être transporté ni vendu », a rappelé jeudi la ministre des Affaires traditionnelles, Nkosazana Dlamini-Zuma.

Le chef de la commission parlementaire chargé des questions de santé, le Dr Sibongiseni Dhlomo, a lui aussi exhorté le chef de l’État à ne pas céder.

« Donner à ceux qui veulent vendre de l’alcool un espace pour le faire pourrait les exposer à la pandémie », a plaidé le Dr Dhlomo. « Et ceux qui sont sous l’influence de l’alcool ont du mal à appréhender l’espace et le temps. Nous n’avons vraiment pas besoin de ça pendant ce confinement ».